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La commode aux tiroirs de couleurs…

Il est beau et doux ce premier roman d’Olivia Ruiz. Beau comme les liens qui unissent les femmes, celles de la famille de sang, celles de la famille de cœur, celles qu’on découvre alors qu’on croyait les connaître, celles contre lesquelles on peut de blottir quand les larmes viennent, celles qui nous comprennent sans un mot… Doux comme l’enfance, même si elle est trimballée sur le chemin, c’est cela aussi parfois la force des souvenirs, faire oublier le sombre, faire ressurgir la douceur et le soleil, les fous rires partagés, les mains tendues, et les cœurs serrés.

Ce que nous conte Olivia Ruiz, c’est l’histoire de trois générations de femmes, entre l’Espagne et la France, dans toute la complexité du déracinement et de la quête d’identité. Au décès de sa grand mère, Rita, l’Abuela comme elle était surnommée, sa petite-fille hérite de sa commode aux tiroirs de couleurs. Cette commode dont chaque tiroir est fermé à clé et qui la faisait tant rêvée enfant. A chaque tiroir ouvert, c’est un souvenir qui s’envole et un peu de sa grand-mère qui s’accroche à elle comme pour mieux lui transmettre son histoire. Et c’est soudain des décennies de secrets de famille qui sont révélés, comme autant de mots sur des années de silence, comme si les sourires sur les lèvres laissaient entrevoir par les coutures qui s’effilochent, enfin les douleurs et les non-dits. La difficulté d’être une petite fille étrangère et ce sentiment terrible d’abandon, la difficulté de vouloir être libre et être soi alors que discrétion et silence sont les règles, la difficulté d’être une femme, la difficulté d’être aimée et de lâcher prise… La douleur des deuils et des trahisons, la culpabilité, la quête du pardon, tout ce qui guide parfois nos choix, et qui sans nous les faire regretter, nous les rendent terriblement lourds à porter. Elle est belle, Rita, elle est forte, elle est courageuse et indépendante, elle rêve d’une vie virevoltante, haute en couleurs, passionnée… Elle construira sa vie avec les pavés que l’existence a placé sur sa route, en commettant des erreurs, mais en ne déviant pas de ses valeurs, elle apprendra et transmettra aux générations de femmes suivantes, les clés de tous les tiroirs colorés qui font que la vie est belle…

« On sait où l’on va quand on sait d’où l’on vient ».

J’ai aimé l’écriture d’Olivia Ruiz, et que ce roman, soit un roman chorale de femmes, avec leurs faiblesses et leurs forces. Et j’aime à penser que nous sommes, pour nombreuses d’entre nous, sur ce chemin là : celui de l’écoute et de l’entraide des femmes entre elles, car nous avons beaucoup à apporter des expériences et des vécus de chacune… Et que notre force, il est incontestable que nous la puisons aussi là : dans la bienveillance et l’empathie de la sororité.

Les possibles…

Chère Virginie,

A chaque fois que je commence un de tes romans, je me dis que tu ne pourras pas toucher plus juste et que ne sauras pas exprimer encore mieux avec tes mots, les émotions… A chaque fois, je me fais avoir, comme une bleue. Là, à la deuxième page, j’avais déjà la gorge nouée et les larmes aux yeux.

A chaque fois que je finis un de tes romans, j’essaie de me convaincre que tu ne touches pas des royalties pour les actions que tu possèdes chez Kleenex ou Lotus, ou que tu n’es pas de connivence avec ma psy pour faire sortir de ce que je garde à l’intérieur précieusement. Je ne suis toujours pas convaincue, ni de l’un ni de l’autre : j’ai fini ton roman en larmes, et avec une furieuse envie de dire à mon père que je l’aime.

La mémoire s’envole. Le regard se vide. La carte vitale est sans cesse perdue alors qu’elle est toujours bien rangée dans le porte feuille. Il y a ce papa un peu barré dont les neurones se font la malle. Ce n’est rien, il a toujours été un peu loufoque. Qu’il déraille un peu plus, c’est pas si grave après tout. Et puis il y a tous ces petits détails, qui bientôt n’en sont plus, l’angoisse de la fille, et l’oubli du père. Les scanners, les IRM, les compte-rendus médicaux incompréhensibles (comme si cela permettait encore un instant de maintenir la maladie à distance), les rendez-vous chez le neurologue (tout va bien), puis chez le gériatre (non, tout ne va pas si bien, c’est dégénératif)… Il y a les sept étapes du deuil qu’on traverse aussi à l’annonce d’une maladie : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l’acceptation… Et puis la vie, parce qu’elle est si précieuse, soudain, qui prend le dessus, et qui fait entrevoir enfin : tous les possibles.

Au moment où nos parents vieillissent, au moment où parfois la maladie s’insinue comme un nouveau membre de la famille, bruyant et sans gêne, qui prend toute la place. Au moment où la mémoire s’envole, s’installe bien trop souvent les regrets, qui viennent nous réveiller en pleine nuit comme des vagues lancinantes à l’âme. Les regrets. Et les souvenirs (souvent embellis parce que regardés avec le peu de notre âme d’enfant qui était profondément enfoui et qui refait surface dans notre coeur). Et tes mots, Virginie, sont un puissant hymne à la vie, et au fait de profiter de chaque instant. Et même si les mots perdent leur chemin, et même si les images deviennent floues, comme ce père qui n’est plus que l’ombre de lui même, la vie est là, et les rêves aussi. Et je garderai cette phrase de Charlie à sa maman pour mes moments de doute : « C’est pas grave si papy il perd ses souvenirs, parce que nous, on les a encore. »

Alors comme je me sens si fragile mais aussi si vivante face à la force de tes mots, je me contenterai d’un : MERCI. J’ai aimé confronté ma fragilité à celle de Julianne, j’ai aimé retrouvé la douceur et la bienveillance de ta plume, plus délicate encore peut être que dans tes écrits précédents, ton humour que j’aime tant s’est fait plus discret et plus tendre, comme pour mieux sous-tendre la gravité du sujet que tu abordes encore une fois… Parce que c’est cela ta force et ta magie, Virginie, aborder les sujets qui brisent, qui bouleversent, qui effraient, en mettant des mots sur le tourbillon d’émotions qui nous submergent à certaines étapes de la vie, lors de certains évènements. C’est comme si tu étais assise à côté de nous, et qu’à chaque page tournée, tu nous murmurais, avec toute ta profonde empathie et bienveillance : tu as le droit d’avoir peur, tu as le droit de craquer, tu as le droit de douter, tu as le droit de hurler dans ta voiture contre l’injustice de la vie, tu as le droit de pleurer, tu as le droit de culpabiliser et de t’en vouloir. Mais surtout, tu as le droit de lâcher prise et tu as le droit de vivre. MERCI à toi de si bien nous autoriser à être nous, si imparfaits que nous soyons. La vie est précieuse, merci de nous le rappeler encore une fois.

Et à toi, mon petit papounet, qui je sais, lis toujours mes mots jetés avec sur le papier avec un peu de fierté : merci d’avoir été un papa pas parfait mais presque pour l’enfant que j’étais (les rires, les histoires, le bricolage, ta passion pour la Nature et la photographie que tu m’as transmise, les numéros de la Hulotte, et toutes ces photos que tu as faites, qui sont autant de souvenirs si précieux, elles sont en noir et blanc, mais mes souvenirs sont remplis de couleurs), merci d’être ce papa encore si précieux pour sa grande fille devenue adulte. Tes mots sont rares, les miens avec toi se tintent d’un voile de pudeur. Mais je sais que tu sais que je sais que tu sais : je t’aime très fort.

Emotions…

Ce recueil d’articles se propose de nous aider à explorer et à comprendre nos émotions. J’en attendais beaucoup (trop) probablement… Bref j’ai été déçue.

Ce livre surfe sur la vague du concept d’hypersensibilité tellement à la mode ; et nous propose une succession de clichés sur l’hypersensibilité, la rencontre amoureuse, l’anxiété et l’angoisse, la jalousie, l’introversion, la pudeur ou encore le syndrome de l’imposteur. Là où j’attendais une analyse fine et creusée, étayée d’études scientifiques/sociologiques, j’ai lu quelques tentatives d’analyses survolant le sujet, et des exemples « concrets » (témoignages de « vrais gens), qui m’ont laissé un peu dubitative devant l’absence de nuances.

Je suis passée à côté. Ce qui ne veut pas dire que ce livre ne peut pas correspondre à des personnes qui souhaitent une base de vulgarisation sur le sujet. Seul point positif : les conseils de lecture à chaque chapitre qui m’ont donné envie de découvrir d’autres auteurs/autrices… et de continuer à explorer les (mes) émotions !

L’art de la joie…

Une écriture puissante et rude au service d’un personnage : celui d’une femme forte, Modesta, qui traverse les temps et les âges… un voyage de vie beau et épuisant, un combat incessant avec pour seul objectif : mener sa vie de femme comme elle l’entends… L’Art de la Joie, c’est un parcours initiatique de femme, parsemé d’embûches, dans un siècle perturbé par deux guerres, ou trois, la troisième étant sourde, disant à peine son nom : le patriarcat.

Ce roman commence début 1900. Par l’histoire d’une petite fille, Modesta, coincée entre une mère de silence, les hurlements de sa soeur handicapée et un père absent. Une petite fille qui rêve de voir la mer, d’un espace plus propice aux pensées qui s’envolent que les quatre murs de cette maison crasseuse. Alors qu’elle découvre tout à la fois le plaisir, la naissance du désir et la violence du sexe, le feu semble exaucer son vœu… Ce ne sera qu’un second enfermement, au Carmel, où elle découvrira les jeux de pouvoir, l’autorité, la peur de décevoir et de perdre les personnes auxquelles on s’attache, la solitude… mais aussi les plaisirs intimes et solitaires… dont on lui apprend vite que ce n’est que pêché, condamné par Dieu et par la société patriarcale… Mais Modesta comprend très vite l’injustice de ces injonctions permanentes à ce que doit être ou ne pas être une femme, et découvre par la lecture, l’arme avec laquelle lutter. Cette soif de lecture et de justice lui fera traverser cette époque troublée, et trouver une place place de maîtresse femme : Modesta deviendra Mody ou Princesse, et ses bras deviendront le refuge d’hommes, de femmes et d’enfants, qui se sentiront protégés (ou prisonniers) de sa fougue, de sa lumière, de sa colère, de son caractère sans concession…

Ce roman brillant et brûlant a été rude à la lecture pour moi par moments. Peut être parce que sa lecture est exigeante, peut être aussi parce que la période dans laquelle je l’ai lue est compliquée. Mais j’ai aimé, à la fois la peinture à la fois admirative et critique de cette femme de début du 20ème siècle. Cette femme se laisse porter par ses sentiments et par le désir qui bouleverse son corps. L’amour et le sexe sont question de rencontre, pas de genre, et elle aimera au cours de sa vie des femmes et des hommes. Elle explore son désir, son plaisir, l’orgasme qui la libère du quotidien, elle cherche, elle ressent, elle doute, elle veut, elle lâche prise… Et chacun, chacune d’entre elles/eux faisant vibrer une fibre différente, participant à la découverte de son propre corps et des plaisirs qu’il peut procurer, chacun/chacune l’aidant à grandir en tant que femme, en tant qu’humaine, par leur culture, par leur métier, par leur sensibilité, par leur histoire… Modesta n’est cette femme affirmée et épanouie que par les rencontres qu’elle a faites et parfois provoquer. Et c’est là où j’ai aimé que l’autrice n’oublie pas le côté sombre de son personnage principal : Modesta se nourrit parfois tellement des autres, qu’elle les use, les maltraite… Comme une forme d’égoïsme (son désir, son plaisir, sa joie, sa jouissance, sa vie), elle veut être le centre et écrase les autres par sa vivacité et sa lumière… Aucun chemin n’est linéaire, ni totalement dénué de déception, de mélancolie ou de questionnement douloureux, c’est aussi et finalement cela que nous raconte Modesta.

Passionnée d’histoire, j’ai aimé aussi cette peinture de l’Italie d’entre deux guerre, de montée du fascisme et de Mussolini, les questions socialo-communistes, les combats d’idée… Sous le soleil écrasant de Sicile, on fomente, on se dit révolutionnaire, on se cache, on ment, on tue. Et c’est une forme aussi de découverte de la vie, celle du camp qu’on doit choisir, celle des amis qu’on doit combattre, celle des embuscades et des morts. Celle de la main tendue, qu’on retire soudain par douleur de la morsure, celle de la méfiance, et celle au fond qui rend le désir de vivre encore plus pressant et brûlant.

« Non, on ne peut communiquer à personne cette plénitude de joie que donne l’excitation vitale de défier le temps à deux, d’être partenaires dans l’art de le dilater, en le vivant le plus intensément possible avant que ne sonne l’heure de la dernière aventure. Et si cet homme – mon vieux petit ami- s’étend sur moi avec son beau corps lourd et léger, et me prend comme il le fait maintenant, ou me baise entre les jambes comme Tuzzu le faisait autrefois, je me retrouve à penser bizarrement que la mort ne sera peut être qu’un orgasme aussi comblant que celui-là. »

Nous, les Magnifiques…

Il est des romans qui vous saisissent au plus profond de votre coeur et qui ne vous lâche plus jusqu’au dernier mot. Les romans de Julie de Lestrange sont de ceux là. Pourquoi sont-ils si doux, si forts, si bouleversants à parcourir ?… c’est que sa plume délicate et bienveillante sait comme aucune autre parler de nous… avec une tendresse et une humanité sans pareil. Pas d’êtres parfaits, pas d’amour idyllique, pas de contes de fées, pas de « ils se marièrent, eurent bc d’enfants et vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours sans aucun moment de doute, sans aucune embûche sur le chemin »… Julie parle de nous, êtres humains fragiles et pétris de certitudes, dont les chemins tortueux sont construits sur des petits bonheurs mais aussi de petites trahisons, des histoires faites de tendresse, d’amour d’enfance, d’amitié profonde et solide mais aussi de doutes, de remise en question, d’envie de vengeance, de colère… Si ces romans bousculent, c’est qu’elle nous tend un miroir et qu’elle nous autorisent à être imparfaits… dans une société qui réclame sans cesse l’inverse, à une époque où les réseaux sociaux nous poussent à encore plus porter le masque « ma vie est parfaite »… Alors merci Julie de nous autoriser à être nous, tes romans font du bien parce qu’ils nous libèrent, même si ce n’est que le temps d’une lecture, des carcans dans lesquels nous nous enfermons parfois tout seuls.

Nous, les Magnifiques est la suite des deux romans précédents : Hier encore c’était l’été et Danser encore. J’ai adoré retrouver les personnages d’Alexandre, Sophie, Marco et Anouk. Comme l’impression de retrouver une famille, ou des copains de toujours qui auraient été absents trop longtemps. Et si ce roman a fait pour moi écho encore plus que les précédents c’est qu’il aborde les questionnements qui surviennent à la quarantaine. Comme si à cette période où nos vies sont bien établies, nous en remettions en cause les fondements, le sens… comme un besoin de renouveau. Comme si d’une vie passée à courir, envahis par nos responsabilités d’adulte, nous avions besoin de nous poser et prendre un nouveau souffle. Je me suis retrouvée dans le personnage de Sophie (la sérénité retrouvée grâce au yoga, la quête de sens avec une vie plus tournée vers le bien être et vers les autres, le besoin de faire plus de choses pour elle même) et d’Anouk (cette envie de vivre pleinement, la créativité, la vivacité, la liberté… le questionnement sur le fait d’avoir ou non des enfants).

Nous ne courons pas après le bonheur, nous courons après l’image du bonheur que la société a construite pour nous. Chacun, chacune de nous est différent : pourquoi nos vies devraient-elles toutes être à la même image ?… Fermons un instant nos oreilles au brouhaha du monde, et ouvrons les sur nous mêmes, écoutons nous, écoutons ce que nous avons au plus profond, c’est là qu’est logé le bonheur qu’on nous apprend à étouffer dès l’enfance. Apprenons à cultiver notre différence, apprenons à libérer ce que nous sommes, apprenons à nous écouter et à prendre le temps de faire ce qui nous fait du bien, apprenons à lâcher prise et à ne plus redouter le regard et le jugement des autres. Nous sommes toutes et tous magnifiques. Alors soyons nous mêmes.

 » – Tu veux que je te dise ? reprend-elle peu après sans me regarder

– Vas-y.

– Peut-être que je ne suis pas mariée, peut-être que je n’ai pas d’enfant, que je n’ai pas réussi à « construire » quelque chose avec quelqu’un, c’est vrai, mais je suis quand même magnifique.

Je souris. – Tu es magnifique ?

Nous sommes tous magnifiques. Tous talentueux pour une chose ou une autre. L’important, c’est de trouver sa place. Rayonner avec ce que l’on est, où que l’on soit. Moi, avec mes sculptures, mes cours de yoga. Toi, avec tes films, ta famille. Qu’à la fin il y ait plein de monde autour de notre cercueil. Comme pour papa. Tu te souviens comme ça nous a surpris ? C’est ce que je veux retenir de lui. L’importance de laisser une trace positive dans des dizaines de vies. On grandit tous les uns avec les autres. Et ce n’est jamais fini. »

La claque…

Le bruit… la trace des doigts sur la joue, l’égratignure faite par la bague au coin de l’oeil… la perplexité, l’incompréhension, les mots qui manquent… Cette main, c’est celle de Marylène, cette joue, c’est celle de Jean-Mi… Une première claque, pour une histoire de pull rétréci au lavage. Puis une deuxième, pour être rentré trop tard. S’en suivront les coups de pied, les poings qui s’abattent sur le visage et sur les côtes, la poêle… Et puis les mots, durs, toujours plein de reproche et de suspicion, les regards méprisants et accusateurs, les portes qui claquent, la manipulation qui s’insinue, comme un serpent sournois, ces coups reçus c’est pas sa faute, c’est la mienne, forcément… et puis elle est surmenée, elle est fatiguée, elle subit beaucoup de pression… Et puis comment ne pas continuer à l’aimer, elle est si tendre et si douce juste après ses crises de furie violente… Elle vient se blottir contre lui, lui caresse la joue, et ce regard qui semble dire « pardonne moi, je ne sais pas ce qui m’a pris, promis, je ne recommencerai plus »… Alors Jean Mi pardonne, oublie, se persuade que c’est juste un dérapage… et puis il faut tenir bon pour l’enfant tant aimé, pour Antonin… jusqu’à la prochaine trace rouge des doigts sur la joue… jusqu’à la prochaine arcade sourcilière brisée… Et puis, ce qui hante Jean-Mi, ce n’est pas la peur, c’est la honte. Cette honte qui s’installe, qui prend toute la place, et qui empêche la vérité de franchir le seuil de ses lèvres. Un homme battu ?… non ce n’est pas possible, personne ne le croira de toute manière, et il sera la risée des potes du rugby… lui le gros dur, l’homme, ne pas réussir à avoir le dessus sur cette femme qui fait 40 kg de moins de lui ?… ce n’est juste pas envisageable dans cette société patriarcale qui a fait des femmes les battues, les vaincues, les maltraitées, les violées, les torturées, les lapidées… le sexe faible…

J’ai commencé ce nouveau roman de Nicolas Robin avec beaucoup de doutes et d’appréhension. Dans un contexte aussi actuel que les violences conjugales et les féminicides, pourquoi encore replacer l’homme au centre et en faire une victime ?… L’écriture subtile et analytique de l’auteur, lui permet d’éviter de tomber dans cet écueil. Au contraire, il nous conte l’histoire de Jean-Mi, comme s’il nous tendait un miroir pour mieux refléter toutes les violences faites aux femmes. Par la manière de mener le récit et de décrire la spirale de la violence au sein de ce couple, il met en lumière toutes les petites choses, les gestes et les mots, qui constitue l’engrenage des violences conjugales, et c’est comme si tout ce qui est souvent considéré comme « pas grave, exagéré, anodin » dans les cas de violences faites aux femmes, devient intolérable parce que cette fois c’est l’homme la victime. Et tout y est : la colère, la violence verbale, les coups portés, puis le retour de la douceur et de la tendresse, le sexe qui devient lieu de pouvoir et de domination, le pardon, la peur, l’anticipation permanente de la façon dont va réagir l’autre, l’esquive, la fuite, l’espoir que ce ne soit qu’une erreur d’une fois, la perversité, la manipulation, les deux visages (celui au sein du couple, et celui vis à vis des autres), la honte, les mots qu’on ne peut pas prononcer, les mensonges, l’angoisse pour l’enfant, l’angoisse de perdre cet enfant que l’on aime… Donc, un grand bravo à Nicolas Robin, car c’est un sujet difficile à aborder, et il le fait avec brio, sans tomber dans l’anti-féminisme.

Un petit coup de coeur pour le personnage de Soeur Solange que j’ai adoré. Imaginez vous avec un petit ange sur l’épaule, qui est toujours là quand vous avez besoin, qui a de l’humour et de la tendresse à revendre, qui vous console ou vous pousse quand vous avez juste besoin d’un peu de confiance… ce petit ange, c’est elle, Soeur Solange… et nous en aurions toutes et tous besoin d’une dans notre vie !!!

Celle qu’il attendait…

La poésie et le merveilleux se côtoient, se croisent, s’entremêlent dans le dernier roman de Baptiste Beaulieu. Il nous donne l’impression de nous prendre par la main, un peu comme Peter Pan, et de nous murmurer à l’oreille : tu as le droit de rêver, alors fais le ! Brise ton carcan d’adulte, libère tes ailes d’enfant, et lâche prise, ouvre grand les yeux, et regarde la beauté du monde ! On commence ce roman avec une âme d’adulte, on le finit avec un coeur d’enfant rempli de rêves… et rien que pour cela, j’ai envie de dire : merci infiniment Baptiste !

C’est l’histoire d’Eugénie D., corps emprisonné dans ses kilos en trop, mais surtout par le regard des autres, mais dont l’âme est légère, volète comme un papillon, imagine, rêve, crée… Eugénie D. sort peu de chez elle, car elle sait la méchanceté du monde et combien il n’est pas fait pour les gens comme elle (n’est-elle pas d’ailleurs allergique aux restaurants ?), elle qui rêve juste à un peu de bienveillance et d’amour. Le monde ne veut pas d’elle ? Alors elle invente son monde, un monde farfelu et fantasque, rempli d’inventions qui pour le quidam ne servent à rien, mais qui sont si indispensables à celles et ceux qui savent encore la beauté du monde. Elle répare les ailes brisées des papillons, à défaut de savoir réparer les siennes, arrachées par les hommes…

Et c’est aussi l’histoire de Joséphin, corps aux épaules en guidon de vélo, maigre et brisé par un passé dont il ne veut rien dire. Si Eugénie a perdu quelques mots, Joséphin les a tous égarés, c’est un taiseux, qui enferme les mots dans la céramique. Ses lèvres sont devenues muettes, alors Joséphin parle avec ses mains, il façonne le grès, l’argile, la porcelaine, ses doigts sur la terre sur son tour de potier, c’est comme le stylet d’un tourne disque. Il caresse la terre, ses mots se font sillons, et en sort une musique tantôt gaie, tantôt mélancolique…

Un soir, sur un quai de gare, les chemins d’Eugénie D. et de Joséphin se croisent… et l’histoire peut (re)commencer…

Ce roman de Baptiste Beaulieu, c’est la rencontre de deux solitudes, de deux êtres que la vie a brisé. Et elle est belle cette histoire car ces deux êtres s’apprivoisent doucement, de peur de perdre un bonheur qu’ils entraperçoivent, qu’ils n’ont pas encore, mais qu’ils ont déjà peur de perdre… car c’est cela aussi être rejeté et méprisé par les autres, être chahuté par la vie, c’est finir par intégrer qu’on a pas le droit au bonheur. Certaines blessures sont indicibles, invisibles pour les autres, mais sont des chaînes qui nous entravent, nous empêchent, nous éloignent d’un monde qui fait trop mal. C’est pour cela que ce roman est doux, c’est pour cela que ce roman est beau, parce qu’il est comme des bras qui nous câlinent tendrement et nous remplissent d’espoir : oui je suis belle, oui tu es beau, oui, nous avons droit au bonheur, oui nous pouvons façonner nos espoirs et nos rêves, comme le fait Joséphin avec la terre sur son tour, oui nos corps, nos vies, nos espoirs sont valables au même titre que ceux des autres, oui les mots perdus peuvent revenir et aider le regard, celui qui regarde vraiment, à dire : je t »aime. Oui la vie peut être belle. Et nos ailes, à nous d’y croire et de les réparer lorsqu’elles sont brisées.

Alors merci, Baptiste, pour ce roman où ton humanité transparaît encore plus que dans les précédents. Merci de nous (ré)apprendre à voir le merveilleux dans toutes les petites choses de la vie. Merci de poser ton regard bienveillant sur le monde et d’y voir la poésie qu’il recelle.

Dahlia…

Le mensonge… Où commence-t-il ? Où finit-il ?… Pourquoi mentir ?… ces mensonges dont nous sommes toutes et tous à un moment donné victimes ou coupables… ils nous hantent, ils nous rongent, ils nous poursuivent… Alors, la vie ne serait-elle donc que cela, une suite ininterrompue de mensonges ?… nous, ne serions que cela ? une construction bâtie sur les mensonges de celles et ceux qui nous ont précédé, ce passé qui pèse si lourd, et nous nous contentons de rajouter les nôtres, nos propres mensonges sur la pile déjà si épaisse des générations antérieures ?…

Delphine Bertholon, dans Dahlia, explore cette spirale du mensonge dans laquelle nous nous sommes toutes et tous laissé.e.s absorbé.e.s à un moment de notre vie. Et elle place cette spirale à l’adolescence, période déjà si floue, âge auquel on rêve toujours d’une autre vie, et d’être un ou une autre. Les héroïnes sont Lettie et Dahlia. Lettie vit dans un camping, dans un mobile-home modeste avec sa mère Annie, infirmière. Mère enfant à 17 ans. Pas de père. S’il a existé, on en parle pas, c’est un tabou. Il s’appelait Pierre, Lettie n’en saura jamais plus. Lettie n’a pas grand chose, mais Lettie est libre, elle grandit comme une herbe folle que sa mère laisse d’épanouir à sa guise. Lettie rêve d’une autre vie, loin du camping, alors elle traîne avec les pestes du collège, gosses de riche superficielles et moqueuses, aguicheuses avec les garçons, méchantes parfois, surtout avec la si étrange Dahlia. Lettie les apprécie sans plus, mais avec elles, elle a l’impression d’être quelqu’un, alros… Dahlia elle, ne parle jamais à personne. Fleur sauvage qui peine à s’épanouir dans une maison vétuste, entre une mère italienne volubile, un père chauffeur routier absent, et ses deux frères jumeaux qui braillent, crient, jouent, prennent toute la place. D’ailleurs, Dahlia a l’impression de ne plus exister depuis leur naissance, son père l’aime moins, elle regrette le temps où elle ne l’avait que pour elle, et puis Dahlia rêve de partir de cette maison si bruyante, comme Lettie, Dahlia rêve d’être une autre et rêve d’une autre vie. Dahlia n’est pas populaire, Dahlia estime qu’elle n’est pas intéressante, elle déteste les amies de Lettie et a peur de perdre sa seule amie. Alors un jour où elles sont seules toutes les deux, Dahlia confie à Lettie un terrible secret. La spirale est lancée, rien ne l’arrêtera, et toutes les vies, celle de Dahlia, celle de Lettie, et celles de tous ceux qui les entourent ne seront plus jamais les mêmes…

Quel bonheur de retrouver la plume de Delphine Bertholon ! Dans, ce roman, avec toute l’humanité qui la caractérise, elle nous tend (in)volontairement un miroir, parce que vous ne pourrez que vous reconnaître dans l’un ou l’autre des personnages, voire dans chacun d’entre eux un petit peu. Le récit est mené par Lettie devenue une adulte, et une mère (un peu par hasard, comme sa propre mère), et cette adulte jette un regard douloureux et questionnant sur l’adolescente qu’elle a été, remplie encore par la culpabilité et par cette impression d’avoir été responsable de ce drame qui a bouleversé leurs vies. Était-ce la faute de Dahlia qui se disait son amie ? Ou la sienne, de ne pas avoir su garder son secret ?… Vous découvrirez cette bande d’adolescentes qui se cherchent, qui apprivoisent leurs corps, qui en jouent, qui se découvrent et se comparent, se jaugent et se jugent. Delphine Bertholon sait très bien retranscrire l’urgence qui baigne cette période adolescente, et la concurrence qui nous pousse, encore plus à cet âge fragile, à toujours envier la vie des autres. Être quelqu’un quand on a 14 ans c’est si important… Parce qu’au fond, peut être que tous les mensonges prennent leur racine là : dans le désir de plaire, dans la volonté de toujours se montrer sous son meilleur jour, dans la recherche de sa juste place et la peur de l’abandon, dans le sentiment de se sentir étriqué, emprisonné dans sa propre vie, et de toujours rêver à mieux…

Il pourrait être noir ce roman, par les thématiques qu’il aborde, et par les coeurs sombres qu’il sonde. Il est pourtant lumineux par son humanité, et par les émotions qu’il laisse transparaître… On en sort frappé en plein coeur, comme de ses précédents romans que j’avais adoré (Coeur Naufrage et Les Corps Inutiles).

La Familia Grande…

« Ces gens-là », « ce monde là »… ce microcosme de gauche post-soixante-huitard qui se réclame d’une liberté absolue, en particulier sexuelle, parce qu’elle excuse tout, à ces « gens-là » qui se permettent tout, et se croient au-dessus des autres, au-dessus des lois… Être libre, être généreux, être accueillant, faire de sa famille recomposée une famille largement élargie, faite de tous ces amis qu’on invite, qu’on embrasse, qu’on prend dans ses bras, avec lesquels on couche même parfois, parce qu’on est libre, cette vie où la pudeur n’a pas de place et où on pousse ses propres enfants dans les bras d’hommes et de femmes plus âgés pour les « déniaiser »… la vie sans règles et sans contraintes, sans limites même… cette liberté qu’on clame à corps nus, n’est-elle qu’une manière de se cacher, de cacher qui on est vraiment ?…

C’est le tableau d’une époque, d’une classe sociale, d’un clan que dresse Camille Kouchner dans son livre « La Familia Grande », sans voyeurisme et sans fausse pudeur. Le récit d’une enfance libre, trop libre, ou trop libérée, où il faut se construire avec un père héros mais absent, que ses enfants encombrent, et une mère qu’on admire et qu’on vénère, cette mère si brillante et si cultivée, sorte d’icône, d’une exigence et d’une intransigeance telles qu’on sait qu’on ne sera jamais à la hauteur. Les enfants comme une convention sociale, parce que finalement dans cette famille qui se veut modèle, on s’en occupe peu. L’autonomie et l’indépendance, grands étendards de ces parents, au même titre que la liberté sexuelle. Le poids des grands parents, le grand père Georges, renié par ses fils, collabo et maurassien, la grand mère Paula, îdolatrée par ses filles, pour son indépendance et sa liberté, à une époque où cela ne se faisait guère. La liberté, et le sexe, encore. Et l’arrivée de ce beau père, beau parleur, charismatique, chaleureux et généreux, à l’opposé du père, ce père idéal qu’on attendait, qui soutient, qui console, qui cajole, qui comprend… et des enfants qui trouvent enfin l’amour qu’ils attendaient… alors, quoiqu’il se passe, peut être qu’on fera tout pour le garder cet amour… si le silence a ce prix là, soit…

Ce livre c’est aussi le récit d’une culpabilité qui ronge, qui assaille, qui grandit pendant plus de 30 ans. Camille Kouchner la décrit très bien, cet hydre à plusieurs têtes qui n’est jamais très loin, qui étouffe, et qui menace, sourde et sournoise. Parce que c’est cela aussi la promesse faite à un frère, la loyauté de la jumelle qui sait pourtant que ce n’est pas normal, la peur que les mots prononcés achève une mère déjà bien fragile, la peur de perdre ce beau père qui est le seul repère dans cette famille si peu conventionnelle. La douleur du silence, la douleur des mots si longtemps attendus qui ne viennent le jour où l’indicible est révélé… même l’espoir d’une repentance, d’excuses, d’une exclusion de l’incestueux du clan, sera déçu. Et c’est là où réside pour moi le côté le plus bouleversant du livre. Cette mère qui refuse de voir, cette mère qui estime que sa fille est responsable puisqu’elle n’a pas parlé avant, cette mère qui estime que son fils est responsable, que c’était une histoire d’amour, qu’il n’y a eu que des fellations et pas de sodomie alors « c’est pas si grave », cette mère qui continue de vivre avec ce mari incestueux et qui fera tout pour que l’omerta continue de régner dans cette « Familia Grande ». D’ailleurs, il avait plus de 15 ans au moment des faits, donc c’est qu’il était consentant, parce qu’il aurait pu dire non… La souffrance est dans le silence d’avant, mais surtout dans le silence d’après les mots. La victime est coupable. Celle qui n’a pas parlé est coupable. Tous les autres sont innocents, se réclamant d’une époque, se réclamant encore d’une liberté sexuelle qui excuse tout.

Le récit est glaçant par moment, des situations et des propos heurtent ou dérangent. Mais ce n’est clairement pas l’objectif de Camille Kouchner, qui ne sombre ni dans le sensationnel ni dans le glauque. C’est bien plutôt raconter la vie d’un clan, qui a la fois libère et étouffe, et l’engrenage qui mène à l’acceptation et au silence. La lutte intérieure d’enfants prisonniers d’une famille où rien n’est grave, et où tout est normal, puisque c’est cela, la liberté.

Trois…

Il est des romans qui nous remplissent tellement à la lecture, qu’on sait par avance qu’on se sentira terriblement vide en tournant la dernière page. S’empare alors de nous une espèce de sentiment paradoxal : l’envie irrépressible de tourner les pages, pour remplir un peu plus son coeur d’humanité et de tendresse mélancolique (quitte à ce que toutes les choses que les mots remuent fassent un peu mal) ; et la volonté inconsciente de ne pas parcourir les lignes à un rythme trop effréné de peur de se retrouver seule face à soi même une fois la couverture définitivement refermée… Trois est de ces romans là. De ces romans qui nous habitent, qui nous bousculent, qui nous réchauffent, qui nous bouleversent, qui nous raccrochent à notre part d’humanité. Et Trois c’est comme un voile qu’on soulèverait sur l’enfance, avec pudeur au départ, puis avec la farouche envie de se souvenir…

Trois c’est l’histoire de trois amis d’enfance : Nina, Adrien et Etienne. Trois amis qui se rencontrent le jour de la rentrée scolaire de CM2, le 3 septembre 1986. Leurs mains se lient, comme un évidence, comme s’ils s’étaient reconnus, comme s’ils s’attendaient depuis toujours. Des amis « à la vie, à la mort ». Trois enfants dans un bled paumé en Bourgogne, et qui ne rêvent que d’être des adultes et de foutre le camp de ce trou paumé. Trois paumés que personne d’autre n’approche, peut être parce qu’eux trois se suffisent et qu’ils renvoient le message inconscient « tenez vous à distance, nous n’avons pas besoin de vous ». Trois doigts de la main (les deux autres ne serviraient à rien) qui se serrent les coudes en toute circonstance et passent tout leur temps libre ensemble. Ce temps libre de la fin des années 80 qui ressemblait à cela : parcourir l’annuaire téléphonique et appeler au hasard, regarder Magnum ou Fame à la télévision, jouer à la bataille navale, lire et tourner ensemble les pages d’une BD, écouter leurs groupes préférés sur le radiocassette pendant des heures et se rêver eux même stars du rock, parcourir les rues du village en skate ou passer ses après midi à la piscine municipale… Ils étaient 3 ou rien. Nina, le coeur des trois, la lumineuse, la créative, l’artiste, le lien entre les deux garçons, la fragile avec ses crises d’asthme qui rythmaient aussi leur vie. Nina la fille d’une mère disparue et d’un père inconnu, élevée par un grand père qui essaie désespérément de rattraper les erreurs du passé. Etienne, les membres, les muscles, le corps des 3, celui qui se veut déjà leader mais qui dépend tellement des deux autres, le mal aimé qui essaie de cacher ses blessures derrière sa nonchalance et son sourire déjà ravageur, la grande gueule qui n’a pourtant pas les mots et à qui on a appris très tôt que les garçons ça ne pleure pas. Etienne, fils de bonne famille, l’enfant du milieu d’une fratrie de 3, le raté que son père daigne à peine regarder, et que sa mère surprotège. Adrien, la tête des 3, le taiseux, le silencieux, celui qui ne donne jamais son avis de peur de prendre trop de place, le pourtant toujours présent pour les deux autres, intelligent et mystérieux, lui qui voulait disparaître a enfin trouvé une raison de vivre auprès des deux autres. Adrien, fils d’une mère baba cool et d’un père absent, qui vit loin et ne passe que pour signer un chèque de temps en temps. Enfants aux familles bancales qui se sont trouvés un jour de septembre 1986… et qui se perdront un jour d’août 1994. Un drame. Et leurs chemins se sépareront, jusqu’à volontairement taire ou oublier l’existence des deux autres. Où est-il passé ce serment « à la vie à la mort » ?…

Il est beau et bouleversant ce roman de Valérie Perrin. Comme dans ses deux précédents romans, ce qui bouscule dans la plume délicate et tendre de l’autrice, c’est sa capacité hors du commun, à lire l’humain et à le retranscrire dans ses romans. Lire un roman de Valérie Perrin c’est se risquer à prendre une claque d’humanité, et quelque part, d’humilité. C’est se rappeler que nous sommes des êtres complexes, parfois compliqués, constitués par nos erreurs, nos blessures, nos souvenirs… et que nous ne sommes rien sans les autres. Comme si nous naissions incomplets, et que notre seule mission était de révéler ces liens existants dès notre naissance, ces liens à d’autres, ces autres avec lesquels nous parcourons un bout de chemin, plus ou moins long, ces autres qui nous complètent, nous construisent, nous aident à grandir. Je ne sais si c’est parce que j’ai presque le même âge que les 3 personnages principaux du roman, que j’ai connu l’enfance des années 80 et l’adolescence des années 90, mais ce roman m’a touchée bien plus encore que les deux précédents. Valérie Perrin, j’aurais envie de vous dire : bravo, touchée en plein cœur, et quasi certaine de ne pas être ressortie indemne de cette lecture. Ma bande à moi, en CM2, je lui tenais la main depuis le CP. École primaire Pierre et Marie Curie. Elles s’appelaient : Géraldine, Alice, Audrey, les jumelles Christelle et Emmanuelle… au collège Grandville, nos chemins se sont perdus en partie, et d’autres ont pris la place, c’est devenue LA bande qui demeurera longtemps : Géraldine (toujours, nous ne sommes quittées qu’en 2ème année de fac), Axelle, Olivier, Emeline, François, Thierry, Céline, Laurène… les après midi à zoner entre nos quartiers, à chanter à tue tête les Cranberries (spécial clin d’œil à Axelle), U2 ou MC Solaar, les soirées pyjama entre filles à se raconter nos premiers amours et à parler timidement de l’arrivée de nos règles, les premières boums rythmées par les Rita Mitsouko, Nirvana ou Indochine et les slows de Bryan Adams où on rêvait du grand amour, les premières cigarettes et les premiers baisers, Hawaï Police d’État ou Côte Ouest à la télévision les mardi après midi où on finissait les cours à 14h30, les chansons qu’on écoutait à la radio, sur NRJ ou Skyrock et qu’on essayait désespérément d’enregistrer sur nos radiocassettes en appuyant rapidement sur REC, les matchs de basket lors des tournois UNSS, les défaites où on pleurait dans les vestiaires, les victoires que l’on fêtait bruyamment et où on étaient fières de voir nos têtes dans le journal local quelques jours après, les voyages scolaires pas très loin ou celui en Angleterre, nos premiers pas tous ensemble loin de nos parents…

Merci, Valérie Perrin, de nous rappeler que nos amis sont précieux, et sont ce qui nous constitue. Je referme votre roman avec plein de souvenirs merveilleux en tête, un peu de nostalgie et de mélancolie peut être, mais surtout en étant encore plus consciente de la chance que j’ai, aujourd’hui, d’être si bien entourée. La vie est belle. Surtout quand on sait repérer tous les petits bonheurs qui la composent. Je referme votre roman, et je file dire à ceux que j’aime, que je les aime, en les serrant fort contre moi.