Blog

Nous, les Magnifiques…

Il est des romans qui vous saisissent au plus profond de votre coeur et qui ne vous lâche plus jusqu’au dernier mot. Les romans de Julie de Lestrange sont de ceux là. Pourquoi sont-ils si doux, si forts, si bouleversants à parcourir ?… c’est que sa plume délicate et bienveillante sait comme aucune autre parler de nous… avec une tendresse et une humanité sans pareil. Pas d’êtres parfaits, pas d’amour idyllique, pas de contes de fées, pas de « ils se marièrent, eurent bc d’enfants et vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours sans aucun moment de doute, sans aucune embûche sur le chemin »… Julie parle de nous, êtres humains fragiles et pétris de certitudes, dont les chemins tortueux sont construits sur des petits bonheurs mais aussi de petites trahisons, des histoires faites de tendresse, d’amour d’enfance, d’amitié profonde et solide mais aussi de doutes, de remise en question, d’envie de vengeance, de colère… Si ces romans bousculent, c’est qu’elle nous tend un miroir et qu’elle nous autorisent à être imparfaits… dans une société qui réclame sans cesse l’inverse, à une époque où les réseaux sociaux nous poussent à encore plus porter le masque « ma vie est parfaite »… Alors merci Julie de nous autoriser à être nous, tes romans font du bien parce qu’ils nous libèrent, même si ce n’est que le temps d’une lecture, des carcans dans lesquels nous nous enfermons parfois tout seuls.

Nous, les Magnifiques est la suite des deux romans précédents : Hier encore c’était l’été et Danser encore. J’ai adoré retrouver les personnages d’Alexandre, Sophie, Marco et Anouk. Comme l’impression de retrouver une famille, ou des copains de toujours qui auraient été absents trop longtemps. Et si ce roman a fait pour moi écho encore plus que les précédents c’est qu’il aborde les questionnements qui surviennent à la quarantaine. Comme si à cette période où nos vies sont bien établies, nous en remettions en cause les fondements, le sens… comme un besoin de renouveau. Comme si d’une vie passée à courir, envahis par nos responsabilités d’adulte, nous avions besoin de nous poser et prendre un nouveau souffle. Je me suis retrouvée dans le personnage de Sophie (la sérénité retrouvée grâce au yoga, la quête de sens avec une vie plus tournée vers le bien être et vers les autres, le besoin de faire plus de choses pour elle même) et d’Anouk (cette envie de vivre pleinement, la créativité, la vivacité, la liberté… le questionnement sur le fait d’avoir ou non des enfants).

Nous ne courons pas après le bonheur, nous courons après l’image du bonheur que la société a construite pour nous. Chacun, chacune de nous est différent : pourquoi nos vies devraient-elles toutes être à la même image ?… Fermons un instant nos oreilles au brouhaha du monde, et ouvrons les sur nous mêmes, écoutons nous, écoutons ce que nous avons au plus profond, c’est là qu’est logé le bonheur qu’on nous apprend à étouffer dès l’enfance. Apprenons à cultiver notre différence, apprenons à libérer ce que nous sommes, apprenons à nous écouter et à prendre le temps de faire ce qui nous fait du bien, apprenons à lâcher prise et à ne plus redouter le regard et le jugement des autres. Nous sommes toutes et tous magnifiques. Alors soyons nous mêmes.

 » – Tu veux que je te dise ? reprend-elle peu après sans me regarder

– Vas-y.

– Peut-être que je ne suis pas mariée, peut-être que je n’ai pas d’enfant, que je n’ai pas réussi à « construire » quelque chose avec quelqu’un, c’est vrai, mais je suis quand même magnifique.

Je souris. – Tu es magnifique ?

Nous sommes tous magnifiques. Tous talentueux pour une chose ou une autre. L’important, c’est de trouver sa place. Rayonner avec ce que l’on est, où que l’on soit. Moi, avec mes sculptures, mes cours de yoga. Toi, avec tes films, ta famille. Qu’à la fin il y ait plein de monde autour de notre cercueil. Comme pour papa. Tu te souviens comme ça nous a surpris ? C’est ce que je veux retenir de lui. L’importance de laisser une trace positive dans des dizaines de vies. On grandit tous les uns avec les autres. Et ce n’est jamais fini. »

La claque…

Le bruit… la trace des doigts sur la joue, l’égratignure faite par la bague au coin de l’oeil… la perplexité, l’incompréhension, les mots qui manquent… Cette main, c’est celle de Marylène, cette joue, c’est celle de Jean-Mi… Une première claque, pour une histoire de pull rétréci au lavage. Puis une deuxième, pour être rentré trop tard. S’en suivront les coups de pied, les poings qui s’abattent sur le visage et sur les côtes, la poêle… Et puis les mots, durs, toujours plein de reproche et de suspicion, les regards méprisants et accusateurs, les portes qui claquent, la manipulation qui s’insinue, comme un serpent sournois, ces coups reçus c’est pas sa faute, c’est la mienne, forcément… et puis elle est surmenée, elle est fatiguée, elle subit beaucoup de pression… Et puis comment ne pas continuer à l’aimer, elle est si tendre et si douce juste après ses crises de furie violente… Elle vient se blottir contre lui, lui caresse la joue, et ce regard qui semble dire « pardonne moi, je ne sais pas ce qui m’a pris, promis, je ne recommencerai plus »… Alors Jean Mi pardonne, oublie, se persuade que c’est juste un dérapage… et puis il faut tenir bon pour l’enfant tant aimé, pour Antonin… jusqu’à la prochaine trace rouge des doigts sur la joue… jusqu’à la prochaine arcade sourcilière brisée… Et puis, ce qui hante Jean-Mi, ce n’est pas la peur, c’est la honte. Cette honte qui s’installe, qui prend toute la place, et qui empêche la vérité de franchir le seuil de ses lèvres. Un homme battu ?… non ce n’est pas possible, personne ne le croira de toute manière, et il sera la risée des potes du rugby… lui le gros dur, l’homme, ne pas réussir à avoir le dessus sur cette femme qui fait 40 kg de moins de lui ?… ce n’est juste pas envisageable dans cette société patriarcale qui a fait des femmes les battues, les vaincues, les maltraitées, les violées, les torturées, les lapidées… le sexe faible…

J’ai commencé ce nouveau roman de Nicolas Robin avec beaucoup de doutes et d’appréhension. Dans un contexte aussi actuel que les violences conjugales et les féminicides, pourquoi encore replacer l’homme au centre et en faire une victime ?… L’écriture subtile et analytique de l’auteur, lui permet d’éviter de tomber dans cet écueil. Au contraire, il nous conte l’histoire de Jean-Mi, comme s’il nous tendait un miroir pour mieux refléter toutes les violences faites aux femmes. Par la manière de mener le récit et de décrire la spirale de la violence au sein de ce couple, il met en lumière toutes les petites choses, les gestes et les mots, qui constitue l’engrenage des violences conjugales, et c’est comme si tout ce qui est souvent considéré comme « pas grave, exagéré, anodin » dans les cas de violences faites aux femmes, devient intolérable parce que cette fois c’est l’homme la victime. Et tout y est : la colère, la violence verbale, les coups portés, puis le retour de la douceur et de la tendresse, le sexe qui devient lieu de pouvoir et de domination, le pardon, la peur, l’anticipation permanente de la façon dont va réagir l’autre, l’esquive, la fuite, l’espoir que ce ne soit qu’une erreur d’une fois, la perversité, la manipulation, les deux visages (celui au sein du couple, et celui vis à vis des autres), la honte, les mots qu’on ne peut pas prononcer, les mensonges, l’angoisse pour l’enfant, l’angoisse de perdre cet enfant que l’on aime… Donc, un grand bravo à Nicolas Robin, car c’est un sujet difficile à aborder, et il le fait avec brio, sans tomber dans l’anti-féminisme.

Un petit coup de coeur pour le personnage de Soeur Solange que j’ai adoré. Imaginez vous avec un petit ange sur l’épaule, qui est toujours là quand vous avez besoin, qui a de l’humour et de la tendresse à revendre, qui vous console ou vous pousse quand vous avez juste besoin d’un peu de confiance… ce petit ange, c’est elle, Soeur Solange… et nous en aurions toutes et tous besoin d’une dans notre vie !!!

Celle qu’il attendait…

La poésie et le merveilleux se côtoient, se croisent, s’entremêlent dans le dernier roman de Baptiste Beaulieu. Il nous donne l’impression de nous prendre par la main, un peu comme Peter Pan, et de nous murmurer à l’oreille : tu as le droit de rêver, alors fais le ! Brise ton carcan d’adulte, libère tes ailes d’enfant, et lâche prise, ouvre grand les yeux, et regarde la beauté du monde ! On commence ce roman avec une âme d’adulte, on le finit avec un coeur d’enfant rempli de rêves… et rien que pour cela, j’ai envie de dire : merci infiniment Baptiste !

C’est l’histoire d’Eugénie D., corps emprisonné dans ses kilos en trop, mais surtout par le regard des autres, mais dont l’âme est légère, volète comme un papillon, imagine, rêve, crée… Eugénie D. sort peu de chez elle, car elle sait la méchanceté du monde et combien il n’est pas fait pour les gens comme elle (n’est-elle pas d’ailleurs allergique aux restaurants ?), elle qui rêve juste à un peu de bienveillance et d’amour. Le monde ne veut pas d’elle ? Alors elle invente son monde, un monde farfelu et fantasque, rempli d’inventions qui pour le quidam ne servent à rien, mais qui sont si indispensables à celles et ceux qui savent encore la beauté du monde. Elle répare les ailes brisées des papillons, à défaut de savoir réparer les siennes, arrachées par les hommes…

Et c’est aussi l’histoire de Joséphin, corps aux épaules en guidon de vélo, maigre et brisé par un passé dont il ne veut rien dire. Si Eugénie a perdu quelques mots, Joséphin les a tous égarés, c’est un taiseux, qui enferme les mots dans la céramique. Ses lèvres sont devenues muettes, alors Joséphin parle avec ses mains, il façonne le grès, l’argile, la porcelaine, ses doigts sur la terre sur son tour de potier, c’est comme le stylet d’un tourne disque. Il caresse la terre, ses mots se font sillons, et en sort une musique tantôt gaie, tantôt mélancolique…

Un soir, sur un quai de gare, les chemins d’Eugénie D. et de Joséphin se croisent… et l’histoire peut (re)commencer…

Ce roman de Baptiste Beaulieu, c’est la rencontre de deux solitudes, de deux êtres que la vie a brisé. Et elle est belle cette histoire car ces deux êtres s’apprivoisent doucement, de peur de perdre un bonheur qu’ils entraperçoivent, qu’ils n’ont pas encore, mais qu’ils ont déjà peur de perdre… car c’est cela aussi être rejeté et méprisé par les autres, être chahuté par la vie, c’est finir par intégrer qu’on a pas le droit au bonheur. Certaines blessures sont indicibles, invisibles pour les autres, mais sont des chaînes qui nous entravent, nous empêchent, nous éloignent d’un monde qui fait trop mal. C’est pour cela que ce roman est doux, c’est pour cela que ce roman est beau, parce qu’il est comme des bras qui nous câlinent tendrement et nous remplissent d’espoir : oui je suis belle, oui tu es beau, oui, nous avons droit au bonheur, oui nous pouvons façonner nos espoirs et nos rêves, comme le fait Joséphin avec la terre sur son tour, oui nos corps, nos vies, nos espoirs sont valables au même titre que ceux des autres, oui les mots perdus peuvent revenir et aider le regard, celui qui regarde vraiment, à dire : je t »aime. Oui la vie peut être belle. Et nos ailes, à nous d’y croire et de les réparer lorsqu’elles sont brisées.

Alors merci, Baptiste, pour ce roman où ton humanité transparaît encore plus que dans les précédents. Merci de nous (ré)apprendre à voir le merveilleux dans toutes les petites choses de la vie. Merci de poser ton regard bienveillant sur le monde et d’y voir la poésie qu’il recelle.

Dahlia…

Le mensonge… Où commence-t-il ? Où finit-il ?… Pourquoi mentir ?… ces mensonges dont nous sommes toutes et tous à un moment donné victimes ou coupables… ils nous hantent, ils nous rongent, ils nous poursuivent… Alors, la vie ne serait-elle donc que cela, une suite ininterrompue de mensonges ?… nous, ne serions que cela ? une construction bâtie sur les mensonges de celles et ceux qui nous ont précédé, ce passé qui pèse si lourd, et nous nous contentons de rajouter les nôtres, nos propres mensonges sur la pile déjà si épaisse des générations antérieures ?…

Delphine Bertholon, dans Dahlia, explore cette spirale du mensonge dans laquelle nous nous sommes toutes et tous laissé.e.s absorbé.e.s à un moment de notre vie. Et elle place cette spirale à l’adolescence, période déjà si floue, âge auquel on rêve toujours d’une autre vie, et d’être un ou une autre. Les héroïnes sont Lettie et Dahlia. Lettie vit dans un camping, dans un mobile-home modeste avec sa mère Annie, infirmière. Mère enfant à 17 ans. Pas de père. S’il a existé, on en parle pas, c’est un tabou. Il s’appelait Pierre, Lettie n’en saura jamais plus. Lettie n’a pas grand chose, mais Lettie est libre, elle grandit comme une herbe folle que sa mère laisse d’épanouir à sa guise. Lettie rêve d’une autre vie, loin du camping, alors elle traîne avec les pestes du collège, gosses de riche superficielles et moqueuses, aguicheuses avec les garçons, méchantes parfois, surtout avec la si étrange Dahlia. Lettie les apprécie sans plus, mais avec elles, elle a l’impression d’être quelqu’un, alros… Dahlia elle, ne parle jamais à personne. Fleur sauvage qui peine à s’épanouir dans une maison vétuste, entre une mère italienne volubile, un père chauffeur routier absent, et ses deux frères jumeaux qui braillent, crient, jouent, prennent toute la place. D’ailleurs, Dahlia a l’impression de ne plus exister depuis leur naissance, son père l’aime moins, elle regrette le temps où elle ne l’avait que pour elle, et puis Dahlia rêve de partir de cette maison si bruyante, comme Lettie, Dahlia rêve d’être une autre et rêve d’une autre vie. Dahlia n’est pas populaire, Dahlia estime qu’elle n’est pas intéressante, elle déteste les amies de Lettie et a peur de perdre sa seule amie. Alors un jour où elles sont seules toutes les deux, Dahlia confie à Lettie un terrible secret. La spirale est lancée, rien ne l’arrêtera, et toutes les vies, celle de Dahlia, celle de Lettie, et celles de tous ceux qui les entourent ne seront plus jamais les mêmes…

Quel bonheur de retrouver la plume de Delphine Bertholon ! Dans, ce roman, avec toute l’humanité qui la caractérise, elle nous tend (in)volontairement un miroir, parce que vous ne pourrez que vous reconnaître dans l’un ou l’autre des personnages, voire dans chacun d’entre eux un petit peu. Le récit est mené par Lettie devenue une adulte, et une mère (un peu par hasard, comme sa propre mère), et cette adulte jette un regard douloureux et questionnant sur l’adolescente qu’elle a été, remplie encore par la culpabilité et par cette impression d’avoir été responsable de ce drame qui a bouleversé leurs vies. Était-ce la faute de Dahlia qui se disait son amie ? Ou la sienne, de ne pas avoir su garder son secret ?… Vous découvrirez cette bande d’adolescentes qui se cherchent, qui apprivoisent leurs corps, qui en jouent, qui se découvrent et se comparent, se jaugent et se jugent. Delphine Bertholon sait très bien retranscrire l’urgence qui baigne cette période adolescente, et la concurrence qui nous pousse, encore plus à cet âge fragile, à toujours envier la vie des autres. Être quelqu’un quand on a 14 ans c’est si important… Parce qu’au fond, peut être que tous les mensonges prennent leur racine là : dans le désir de plaire, dans la volonté de toujours se montrer sous son meilleur jour, dans la recherche de sa juste place et la peur de l’abandon, dans le sentiment de se sentir étriqué, emprisonné dans sa propre vie, et de toujours rêver à mieux…

Il pourrait être noir ce roman, par les thématiques qu’il aborde, et par les coeurs sombres qu’il sonde. Il est pourtant lumineux par son humanité, et par les émotions qu’il laisse transparaître… On en sort frappé en plein coeur, comme de ses précédents romans que j’avais adoré (Coeur Naufrage et Les Corps Inutiles).

La Familia Grande…

« Ces gens-là », « ce monde là »… ce microcosme de gauche post-soixante-huitard qui se réclame d’une liberté absolue, en particulier sexuelle, parce qu’elle excuse tout, à ces « gens-là » qui se permettent tout, et se croient au-dessus des autres, au-dessus des lois… Être libre, être généreux, être accueillant, faire de sa famille recomposée une famille largement élargie, faite de tous ces amis qu’on invite, qu’on embrasse, qu’on prend dans ses bras, avec lesquels on couche même parfois, parce qu’on est libre, cette vie où la pudeur n’a pas de place et où on pousse ses propres enfants dans les bras d’hommes et de femmes plus âgés pour les « déniaiser »… la vie sans règles et sans contraintes, sans limites même… cette liberté qu’on clame à corps nus, n’est-elle qu’une manière de se cacher, de cacher qui on est vraiment ?…

C’est le tableau d’une époque, d’une classe sociale, d’un clan que dresse Camille Kouchner dans son livre « La Familia Grande », sans voyeurisme et sans fausse pudeur. Le récit d’une enfance libre, trop libre, ou trop libérée, où il faut se construire avec un père héros mais absent, que ses enfants encombrent, et une mère qu’on admire et qu’on vénère, cette mère si brillante et si cultivée, sorte d’icône, d’une exigence et d’une intransigeance telles qu’on sait qu’on ne sera jamais à la hauteur. Les enfants comme une convention sociale, parce que finalement dans cette famille qui se veut modèle, on s’en occupe peu. L’autonomie et l’indépendance, grands étendards de ces parents, au même titre que la liberté sexuelle. Le poids des grands parents, le grand père Georges, renié par ses fils, collabo et maurassien, la grand mère Paula, îdolatrée par ses filles, pour son indépendance et sa liberté, à une époque où cela ne se faisait guère. La liberté, et le sexe, encore. Et l’arrivée de ce beau père, beau parleur, charismatique, chaleureux et généreux, à l’opposé du père, ce père idéal qu’on attendait, qui soutient, qui console, qui cajole, qui comprend… et des enfants qui trouvent enfin l’amour qu’ils attendaient… alors, quoiqu’il se passe, peut être qu’on fera tout pour le garder cet amour… si le silence a ce prix là, soit…

Ce livre c’est aussi le récit d’une culpabilité qui ronge, qui assaille, qui grandit pendant plus de 30 ans. Camille Kouchner la décrit très bien, cet hydre à plusieurs têtes qui n’est jamais très loin, qui étouffe, et qui menace, sourde et sournoise. Parce que c’est cela aussi la promesse faite à un frère, la loyauté de la jumelle qui sait pourtant que ce n’est pas normal, la peur que les mots prononcés achève une mère déjà bien fragile, la peur de perdre ce beau père qui est le seul repère dans cette famille si peu conventionnelle. La douleur du silence, la douleur des mots si longtemps attendus qui ne viennent le jour où l’indicible est révélé… même l’espoir d’une repentance, d’excuses, d’une exclusion de l’incestueux du clan, sera déçu. Et c’est là où réside pour moi le côté le plus bouleversant du livre. Cette mère qui refuse de voir, cette mère qui estime que sa fille est responsable puisqu’elle n’a pas parlé avant, cette mère qui estime que son fils est responsable, que c’était une histoire d’amour, qu’il n’y a eu que des fellations et pas de sodomie alors « c’est pas si grave », cette mère qui continue de vivre avec ce mari incestueux et qui fera tout pour que l’omerta continue de régner dans cette « Familia Grande ». D’ailleurs, il avait plus de 15 ans au moment des faits, donc c’est qu’il était consentant, parce qu’il aurait pu dire non… La souffrance est dans le silence d’avant, mais surtout dans le silence d’après les mots. La victime est coupable. Celle qui n’a pas parlé est coupable. Tous les autres sont innocents, se réclamant d’une époque, se réclamant encore d’une liberté sexuelle qui excuse tout.

Le récit est glaçant par moment, des situations et des propos heurtent ou dérangent. Mais ce n’est clairement pas l’objectif de Camille Kouchner, qui ne sombre ni dans le sensationnel ni dans le glauque. C’est bien plutôt raconter la vie d’un clan, qui a la fois libère et étouffe, et l’engrenage qui mène à l’acceptation et au silence. La lutte intérieure d’enfants prisonniers d’une famille où rien n’est grave, et où tout est normal, puisque c’est cela, la liberté.

Trois…

Il est des romans qui nous remplissent tellement à la lecture, qu’on sait par avance qu’on se sentira terriblement vide en tournant la dernière page. S’empare alors de nous une espèce de sentiment paradoxal : l’envie irrépressible de tourner les pages, pour remplir un peu plus son coeur d’humanité et de tendresse mélancolique (quitte à ce que toutes les choses que les mots remuent fassent un peu mal) ; et la volonté inconsciente de ne pas parcourir les lignes à un rythme trop effréné de peur de se retrouver seule face à soi même une fois la couverture définitivement refermée… Trois est de ces romans là. De ces romans qui nous habitent, qui nous bousculent, qui nous réchauffent, qui nous bouleversent, qui nous raccrochent à notre part d’humanité. Et Trois c’est comme un voile qu’on soulèverait sur l’enfance, avec pudeur au départ, puis avec la farouche envie de se souvenir…

Trois c’est l’histoire de trois amis d’enfance : Nina, Adrien et Etienne. Trois amis qui se rencontrent le jour de la rentrée scolaire de CM2, le 3 septembre 1986. Leurs mains se lient, comme un évidence, comme s’ils s’étaient reconnus, comme s’ils s’attendaient depuis toujours. Des amis « à la vie, à la mort ». Trois enfants dans un bled paumé en Bourgogne, et qui ne rêvent que d’être des adultes et de foutre le camp de ce trou paumé. Trois paumés que personne d’autre n’approche, peut être parce qu’eux trois se suffisent et qu’ils renvoient le message inconscient « tenez vous à distance, nous n’avons pas besoin de vous ». Trois doigts de la main (les deux autres ne serviraient à rien) qui se serrent les coudes en toute circonstance et passent tout leur temps libre ensemble. Ce temps libre de la fin des années 80 qui ressemblait à cela : parcourir l’annuaire téléphonique et appeler au hasard, regarder Magnum ou Fame à la télévision, jouer à la bataille navale, lire et tourner ensemble les pages d’une BD, écouter leurs groupes préférés sur le radiocassette pendant des heures et se rêver eux même stars du rock, parcourir les rues du village en skate ou passer ses après midi à la piscine municipale… Ils étaient 3 ou rien. Nina, le coeur des trois, la lumineuse, la créative, l’artiste, le lien entre les deux garçons, la fragile avec ses crises d’asthme qui rythmaient aussi leur vie. Nina la fille d’une mère disparue et d’un père inconnu, élevée par un grand père qui essaie désespérément de rattraper les erreurs du passé. Etienne, les membres, les muscles, le corps des 3, celui qui se veut déjà leader mais qui dépend tellement des deux autres, le mal aimé qui essaie de cacher ses blessures derrière sa nonchalance et son sourire déjà ravageur, la grande gueule qui n’a pourtant pas les mots et à qui on a appris très tôt que les garçons ça ne pleure pas. Etienne, fils de bonne famille, l’enfant du milieu d’une fratrie de 3, le raté que son père daigne à peine regarder, et que sa mère surprotège. Adrien, la tête des 3, le taiseux, le silencieux, celui qui ne donne jamais son avis de peur de prendre trop de place, le pourtant toujours présent pour les deux autres, intelligent et mystérieux, lui qui voulait disparaître a enfin trouvé une raison de vivre auprès des deux autres. Adrien, fils d’une mère baba cool et d’un père absent, qui vit loin et ne passe que pour signer un chèque de temps en temps. Enfants aux familles bancales qui se sont trouvés un jour de septembre 1986… et qui se perdront un jour d’août 1994. Un drame. Et leurs chemins se sépareront, jusqu’à volontairement taire ou oublier l’existence des deux autres. Où est-il passé ce serment « à la vie à la mort » ?…

Il est beau et bouleversant ce roman de Valérie Perrin. Comme dans ses deux précédents romans, ce qui bouscule dans la plume délicate et tendre de l’autrice, c’est sa capacité hors du commun, à lire l’humain et à le retranscrire dans ses romans. Lire un roman de Valérie Perrin c’est se risquer à prendre une claque d’humanité, et quelque part, d’humilité. C’est se rappeler que nous sommes des êtres complexes, parfois compliqués, constitués par nos erreurs, nos blessures, nos souvenirs… et que nous ne sommes rien sans les autres. Comme si nous naissions incomplets, et que notre seule mission était de révéler ces liens existants dès notre naissance, ces liens à d’autres, ces autres avec lesquels nous parcourons un bout de chemin, plus ou moins long, ces autres qui nous complètent, nous construisent, nous aident à grandir. Je ne sais si c’est parce que j’ai presque le même âge que les 3 personnages principaux du roman, que j’ai connu l’enfance des années 80 et l’adolescence des années 90, mais ce roman m’a touchée bien plus encore que les deux précédents. Valérie Perrin, j’aurais envie de vous dire : bravo, touchée en plein cœur, et quasi certaine de ne pas être ressortie indemne de cette lecture. Ma bande à moi, en CM2, je lui tenais la main depuis le CP. École primaire Pierre et Marie Curie. Elles s’appelaient : Géraldine, Alice, Audrey, les jumelles Christelle et Emmanuelle… au collège Grandville, nos chemins se sont perdus en partie, et d’autres ont pris la place, c’est devenue LA bande qui demeurera longtemps : Géraldine (toujours, nous ne sommes quittées qu’en 2ème année de fac), Axelle, Olivier, Emeline, François, Thierry, Céline, Laurène… les après midi à zoner entre nos quartiers, à chanter à tue tête les Cranberries (spécial clin d’œil à Axelle), U2 ou MC Solaar, les soirées pyjama entre filles à se raconter nos premiers amours et à parler timidement de l’arrivée de nos règles, les premières boums rythmées par les Rita Mitsouko, Nirvana ou Indochine et les slows de Bryan Adams où on rêvait du grand amour, les premières cigarettes et les premiers baisers, Hawaï Police d’État ou Côte Ouest à la télévision les mardi après midi où on finissait les cours à 14h30, les chansons qu’on écoutait à la radio, sur NRJ ou Skyrock et qu’on essayait désespérément d’enregistrer sur nos radiocassettes en appuyant rapidement sur REC, les matchs de basket lors des tournois UNSS, les défaites où on pleurait dans les vestiaires, les victoires que l’on fêtait bruyamment et où on étaient fières de voir nos têtes dans le journal local quelques jours après, les voyages scolaires pas très loin ou celui en Angleterre, nos premiers pas tous ensemble loin de nos parents…

Merci, Valérie Perrin, de nous rappeler que nos amis sont précieux, et sont ce qui nous constitue. Je referme votre roman avec plein de souvenirs merveilleux en tête, un peu de nostalgie et de mélancolie peut être, mais surtout en étant encore plus consciente de la chance que j’ai, aujourd’hui, d’être si bien entourée. La vie est belle. Surtout quand on sait repérer tous les petits bonheurs qui la composent. Je referme votre roman, et je file dire à ceux que j’aime, que je les aime, en les serrant fort contre moi.

La Datcha…

Une ancienne ferme. Des murs de pierre sèche chauffés par le soleil du Luberon. Une allée de micocouliers. Un moulin. Des vies qui s’entrecroisent et s’entrechoquent. Celle de la lumineuse Matcha, beauté russe aux yeux verts mordorés, bienveillante mère pour toutes celles et ceux qu’elle recueille, dont les mots russes savent dire « je t’aime » comme aucun autre. Celle du ténébreux Jo, ancien boxeur des rues, parti de rien, dont la carrure et la voix rauque impressionnent, père protecteur dont l’ombre s’étend sur celles et ceux à qui il veut épargner la vie trop rude qu’il a eu, son rire et sa gouaille sont porteurs d’espoir. Celle d’Hermine, enfant abandonnée, ado des rues, jeune adulte adoptée par ce couple hors du commun, une joie de vivre retrouvée et une vraie place trouvée dans cette vie qui semblait pourtant ne pas vouloir d’elle, d’ombre elle deviendra lumière et lumineuse, tourbillon de bonne humeur et d’espoir… que viendra stopper la petite fille cachée au plus profond, la petite fille et sa peur de l’abandon… Reste entre les murs, le fantôme d’Emma, la fille perdue, et celui de Vassily, le fils sombre et ténébreux du bout du monde… Que se passera-t-il lorsque le patriarche aura disparu ? Que deviendra cet équilibre fragile ?… et leur maison à tous, la Datcha, cette maison cocon, cette maison racines, suffira-t-elle à les maintenir tous debout ? ou sera-t-elle au contraire l’origine de la fin de cette période de sérénité et de bonheur ?…

La plume d’Agnès Martin-Lugand sait mieux qu’aucune autre nous conter ces femmes si fortes qui se pensent si fragiles, et ces hommes sombres qui pensent avoir tant à se faire pardonner. J’ai aimé retrouver cette plume, et les personnages que l’autrice sait si bien rendre attachants. Hermine et sa peur de l’abandon, Samuel et son refus de tourner la page, Vassily et son lourd secret, Matcha dans les bras de laquelle on aimerait se consoler, les ravioles de Charly que l’on aimerait partager avec un verre de Ventoux, le bavardage en russe de la petite Romy dont on aimerait voler un instant l’innocence, Amélie cette amie refuge toujours présente… et Gaby, et Alex et… la Datcha, cette maison dans laquelle on aimerait tant se poser un moment et savourer la vie.

Un lecture apaisante qui fait beaucoup de bien !

Les Demoiselles…

Elles sont si belles et si fortes les femmes dans le regard d’Anne Gaëlle Huon. Comme dans ses précédents romans, l’autrice dresse de jolis portraits de femmes, émaillés d’espoir, de résilience, de combativité, de fragilité mais surtout d’une sororité et d’une humanité folle. Et c’est là toute la force de la plume de l’autrice, avec toute cette tendresse qui transparaît entre les lignes, nous décrire des femmes « ordinaires » dans toute leur complexité… c’est un peu comme si elle nous murmurait à l’oreille : cette femme là, ça pourrait être toi, ça pourrait être nous, tu es belle, tu es forte, mais tu as aussi le droit de douter et d’être fragile parfois, sois fière de toi, ai confiance en toi, sois bienveillante avec toi-même, toi aussi tu peux y arriver… alors avant de vous décrire un peu l’histoire et ce qu’elle a bousculé chez moi, je voulais commencer par cela : merci infiniment Anne Gaëlle Huon, de nous entourer d’un cocon de bienveillance et de nous rappeler que « c’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière »…

Les Demoiselles, c’est le récit entrecroisé de deux groupes de femmes, que tout pourrait opposer et qui vont pourtant devenir les membres inséparables d’une extraordinaire famille choisie. D’un côté, les Hirondelles, ces jeunes filles espagnoles qui traversaient les Pyrénées et la frontière pour venir travailler à l’atelier de confection d’espadrilles de Mauléon, dans le pays basque ; oiseaux migrateurs, qui font le printemps, ou plutôt la richesse, de ces français qui ont au fond si peu de considération pour elles, elles qui ne rêvent que de trousseaux et de leur pays lointain. De l’autre, les Cocottes, parisiennes fantasques, libertines et si coquettes, entourées de plumes, de bijoux, de beaux atours, ne s’abreuvant que de champagne ; oiseaux exotiques dont la vie semble si légère et si superficielle, on se demande d’ailleurs comment ces oiseaux ont pu choisir de construire leur nid dans ce village perdu du pays basque… Entre les murs gris de l’atelier, sous le regard menaçant du contremaître, deux oiseaux se croisent : Rosa, dite Paloma, hirondelle blessée par un drame dont elle se sont responsable, chétive et boiteuse, pourtant remplie de cette volonté incroyable de s’en sortir, de grands yeux marrons au regard franc et décidé ; et Colette, cocotte blonde, fine et si jolie, virevoltant dans sa robe de dentelle blanche aux fines bretelles, de grands yeux bleus, remplis de malice et de provocation. Une couseuse débutante que le contremaître rabroue, une couseuse expérimentée en charge des espadrilles de luxe. Quelques mots échangés, et l’ombre de la sombre et triste Carmen suffiront à les rapprocher. Ce qu’elles ne savent pas encore, c’est qu’elles sont toutes les deux des oiseaux blessés… comme le sont tous les autres oiseaux du nid : Thérèse, l’institutrice aux cheveux blancs et au regard doux, bienveillance incarnée, qui semble si triste parfois ; Véra, l’estravagante ex-chanteuse des Folies Bergères, fumeuse et fantasque, mais aussi si mélancolique ; Bernadette, la rondelette et joviale cuisinière, dont la jalousie du mari laisse parfois des traces plus sombres que le chocolat chaud au bord des lèvres de Paloma ; Lupin, le mystérieux majordome, aussi lumineux que sa peau est sombre, gaillard apaisant et serein, à l’écoute de tout ce petit monde un peu fou. Et de ce nid dont les oiseaux vont tomber tour à tour, s’échapperont tantôt des rires, de la bonne humeur et de l’amour, tantôt des cris, des sanglots et de la rancune… un peu de tout ce qui fait la vie !

Les personnages de ce roman, absolument tous, sont attachants. Il est difficile de refermer la dernière page et de leur dire adieu. La main traîne un peu, le regard aussi. Comme une bande d’amis précieux qu’on aimerait garder un peu plus longtemps près de soi. Il est beau ce roman. Il est beau parce qu’il déborde d’une humanité bienveillante dont nous avons toutes et tous besoin, encore plus dans la période actuelle. Et je l’ai adoré aussi pour ce qu’il raconte de notre histoire, de cette petite fabrique d’espadrilles du pays basque (Don Quichosse existe vraiment à Mauléon), de la naissance des Pataugas, mais aussi de l’histoire plus sombre du camp de Gurs pendant la 2ème guerre mondiale. Merci Anne Gaëlle Huon de savoir si bien écrire la vie. Et merci de m’avoir donné envie de parcourir encore le pays basque, et pourquoi pas de faire une halte à Mauléon !

Indésirable…

Un petit village qui se meurt. Saint Airy. La maison du Disparu. Ruine à valeur historique à reconstruire. Un.e étrangère.e. Sam Zabriski. Iel débarque, bouscule, hérisse, questionne, intrigue. Un microcosme explose… l’entre soi, les magouilles, les mensonges, les suspicions, les jalousies… tout ce qui bruissait dans l’ombre refait surface… et l’origine du bouleversement n’est pas forcément celle que l’on croit…

Le village… Simple décor ou personnage à part entière ?… Il apparaît comme un miroir : « Miroir, mon beau miroir, qui sommes nous maintenant que nos reflets se heurtent à celui de l’étrange étrange.re ? »… Les bâtisses historiques ont été abandonnées, comme toutes ces vérités qu’on a jugée pas bonnes à dire. Les pierres tombent une à une, comme le vernis des habitants de ce village, dévoilant, petit à petit, les mensonges et les non dits. Et puis ces couloirs, ces tunnels sombres qui parcourent les dessous du village, cachés, inexplorés, comme ces altérités dont on préfère ne regarder que la surface, peut être parce que les profondeurs de l’autre n’en diraient peut être que trop sur notre propre noirceur. Le village, centre de l’intrigue. Le village, révélateur d'(in)humanités.

L’étrange étranger.e… Et cette question inaugurale essentielle : qui est Sam Zabriski ? Homme ? Femme ? Hermaphrodite peut être… là où la différence effraie, surprend, dérange, on sort bien vite le sobriquet : ce sera l’Escargot. On éloigne l’humain, iel est différent, iel ne peut donc pas être comme nous. Iel sera lae bizarre, l’animal, le monstre. Et que vient-iel faire là ? Dans notre village, sur nos terres, prendre une place que nous ne lui avons pas accordée. On rigole, on se gausse, on se moque au Crystal, le bar du coin. On se rassure comme on peut avec un entre-soi dont on ne devine pas encore que les fondations sont déjà pourries, depuis longtemps, bien avant l’arrivée de Sam… Et la question inaugurale disparaîtra au profit d’autres : qui tire les ficelles qui maintenaient ce village dans un équilibre fragile ? Qui manipule qui ? Comment distinguer la vérité au milieu de mensonges installés depuis si longtemps ? Et le danger, est-ce l’étranger.e ? Ou celui qu’on croit être l’ami de toujours ?… Qui sont les monstres ?… Et lorsque la Coquille de l’Escargot prendra feu, ce ne sera pas la seule chose qui sera ravagé par les flammes…

Et sans s’en apercevoir, grâce à la force de la plume d’Erwan Larher, le lecteur se fait voyeur. Comme s’il était placé juste au dessus de ce microcosme, regardant s’agiter ces pantins dont la peinture se craquelle, se faisant alternativement simple observateur ou juge. Les personnages sont prisonniers du village et ne s’en rendent même pas compte. Le lecteur, lui, devient vite addict. Comme un téléspectateur d’une émission de télé-réalité, il scrute les échanges, analyse les personnalités qui se révèlent, prend parti, et a soif de l’épisode suivant, avant même que celui en cours ne soit terminé. Un peu comme les habitants de Saint Airy assistent, supporters ou détracteurs, aux premiers pas télévisuels de l’agriculteur du village, Victor, veuf éploré, qui rêve de trouver « l’amour dans le pré ». Sa chute sera celle de tout un village. Et personne n’en sortira indemne… pas même Sam qui se révèlera peut être ne pas être celle/celui que l’on croit…

Dire que j’ai adoré ce roman, serait peu. Satire sociale, critique de notre société basée sur les apparences, diatribe sur ces hommes et ces femmes qui n’ont de cesse de mettre des étiquettes sur les choses et surtout sur les autres. Tu ne rentres pas dans la case qu’on t’attribue ? On t’y fera rentrer, de gré ou de force. La différence n’est pas tolérable, donc pas tolérée. On guette, on épie, on juge, on pénètre l’autre et son intimité avec violence, sans en avoir conscience ou au contraire avec une certaine dose de sadisme parfaitement assumée, empêtré dans notre propre sentiment de supériorité. Erwan Larher, au détour des pages, questionne tour à tour, le genre, la place des femmes dans nos sociétés profondément patriarcales, les violences faites aux femmes, cette volonté permanente de tout savoir sur les autres et l’impossibilité presque maladive à respecter l’intimité, le voyeurisme télévisuel et celui des réseaux sociaux, la difficulté à être soi même quelle que soit notre différence, la difficulté à aimer les autres… la difficulté à s’accepter et à s’aimer soi-même… Vivre. Vivre avec les autres. Vivre malgré les autres. Cette phrase de Sartre dans Huis Clos « l’enfer, c’est les autres » (dans le sens impossibilité à pouvoir s’extraire du jugement des autres) sous-tend tout le récit… Mais finalement peut-être que la question que le lecteur devrait se poser est celle-ci : qui suis-je moi, quand je suis cet autre ?…

Là où le bonheur se respire…

La mémoire, les souvenirs, les odeurs. Quelque chose qui nous rattache à ce que nous sommes, mais aussi à ce que nous avons été. Les yeux fermés, inspirer, expirer, un parfum se glisse jusqu’à nos narines, ou bien plus profondément jusque dans notre cerveau. Un parfum iodé et floral qui esquissera un sourire sur nos lèvres. Un parfum oxydé et métallique qui ravivera un traumatisme. Un parfum d’huile de coco et de chocolat très noir qui nous donnera l’envie de nous blottir dans les bras de l’être aimé. Peut-on enfermer des souvenirs dans des bouteilles, comme des messages de SOS lancés à la mer ? Peut-on raviver celle ou celui que nous étions en humant les odeurs s’échappant de jolis flacons ? La complexité des odeurs liés à nos souvenirs… réalisable avec quelques herbes et gouttes d’huiles essentielles ou d’eau florale ?… ou doit-elle juste rester une part de nous, insondée ?…

Souvenirs et parfums, odeurs de notre vie d’hier, ou de celle d’aujourd’hui. C’est le nouveau chemin iodé et sucré, doux et tempêtueux que nous propose Sophie Tal Men dans son dernier roman, Là où le bonheur se respire. Ce roman c’est l’histoire de Clarisse, victime d’un accident de cheval, et de Lily, sa grande soeur, parfumeuse en herbe, qui se donnera pour mission de retrouver la « Clarisse d’avant ». Mais tout ne sera pas si simple. Comment aider une soeur qu’on connaît finalement si mal parce qu’on a préféré fuir le cocon familial de l’île de Ouessant ? Comment ne pas se perdre soi même lorsque les parfums n’évoquent rien, les émotions se font silencieuses, et les mots si dénués de sens ?… Hématome du lobe frontal. Et si la Clarisse d’avant ne revenait jamais ?… Sur son chemin, Lily tombera sur Evann, jeune externe un peu fantasque du Service de Neurologie, magicien bénévole en pédiatrie, et trompettiste jusqu’au bout de la nuit. Comme pour sa soeur, Lily devra aller au delà des apparences, donner une seconde chance à ce garçon dont elle gardait un souvenir si mitigé, et finira, sur le chemin des parfums, par s’y attacher… Et au gré du récit, le lecteur retrouvera avec bonheur le Gobe-Mouches, et en filigrane, Marie-Lou, Matthieu, Gabriel et Anna.

C’est encore une fois un joli roman que nous offre Sophie Tal Men. Un de ceux qui font du bien. Un cocon qu’on a du mal à quitter tant il réchauffe le coeur. Et ce cocon est rempli d’odeurs, chacun y trouvera celles de ses souvenirs. Je ne sais pas si c’est ma grande sensibilité aux odeurs et aux parfums qui m’a tant fait aimé ce livre, mais je me suis laissée portée… Le parfum des pins ensoleillés dans les Landes, celui iodé et chargé par le varech de la mer du Nord, le parfum doux et épicé du pain d’épices qui cuit dans le four, celui du chocolat chaud qui réchauffe les mains et le coeur les soirs froids de décembre, le parfum rassurant de la peau chauffée par le soleil de l’être aimé, et celui vivifiant de l’huile de lin et de la magnésite sur les chaussons de danse… Toutes ces odeurs qui nous constituent, qui nous construisent, et qui parfois même nous maintiennent debout dans la tempête…

Plongez dans le roman de Sophie Tal Men. Et fermez les yeux. Lâchez prise et laissez vous guidés par les parfums…