Aulus…

Approchez. Oui, approchez, un peu plus près. Juste là, sur le vieux banc de bois un peu brinquebalant, asseyez-vous. Vous serez à l’ombre d’un platane-mûrier, protégés du soleil, même si dans cette vallée sombre des Pyrénées ariégeoises, ce soleil est plutôt une denrée rare, surtout l’hiver. Derrière le banc, dans votre dos, l’église sinistre projette elle aussi son ombre. Fermez les yeux un instant, concentrez vous sur les bruits qui vous entourent, le grondement de la rivière en contre bas, à moins que ce soit les turbines de la centrale hydro-électrique. Inspirez, expirez, et ouvrez grand les yeux. Observez. Juste en face de vous, le microcosme d’Aulus, tout ce qui l’anime, et tout ce qui l’éteint…

Un camion de déménagement remonte l’une des deux rues principales du village et s’arrête devant le Grand Hôtel de Paris. En descendent la narratrice et son père, homme quelque peu farfelu, conservateur compulsif, qui a acheté cette ruine aux enchères. Un peu plus bas, l’épicerie de la braillarde Marie, on la dit un peu méchante. Juste à côté, le bar-tabac, longtemps tenu par Fafa, qui prenait le temps, à peu près un quart d’heure par client. Et qui est cet homme un peu bizarre qui erre dans les ruelles ? C’est celui qu’on appelle l’idiot du village, d’ailleurs personne ne se rappelle son vrai nom, il vocifère et il adore faire peur aux enfants. Et ce chant, d’où vient-il, c’est Pierre caché derrière la haie de bambous et qui viendrait sonner à la porte de l’hôtel pour écouter quelques chansons avec la narratrice et son père. René, l’artiste local, est encore parti en vadrouille, à la recherche de visages dans les végétaux aux alentours, il en perdra la tête. Et cette femme de la ville, qui croyait trouver la paix et la sérénité en venant s’isoler dans cette vallée. Elle met au défi les locaux, elle s’épuise, elle fait fausse route en tout cas… Elle partira, probablement… Un brouhaha monte soudain du village, c’est la réunion municipale, chacun y donne de sa voix, personne n’est d’accord évidemment.

Et le personnage le plus important, est peut-être le village lui même. Engoncé, figé dans un passé autrefois prestigieux, celui des hôtels de luxe, des calèches et des cures thermales… Il semble attendre, immobile. Attendre quoi, personne ne sait. La centrale hydro-électrique grogne, l’hôtel soupire, impassible, envahi par une nature un peu folle qui veut reprendre ses droits, l’ancienne mine de tungstène exhale encore des relents d’amiante et de PCB… Sur les photos, le passé prend toute la place, comme les personnages aujourd’hui disparus qui semblent raconter une histoire bien différente de celle qui se joue à présent. Mensonges, faux-semblants, non-dits… Un village gangréné qui suinte, qui fuit, qui contamine… Comme dans un cauchemar où les villageois seraient prisonniers à la fois d’une espace restreint, et d’un temps révolu.

La force de la plume de Zoé Cosson est de mettre très rapidement nos yeux dans ceux de la narratrice, nos gestes sont les siens, nos pensées presque ne font qu’une. L’écriture ciselée et poétique de l’autrice fait du lecteur un observateur aux sens aiguisés, avec une foule de détails, et un oeil photographique admirables. On ne sait si on déambule au passé ou au présent, entre les façades du village délabré, et les photographie en noir et blanc de la splendeur d’antant (la construction du roman est d’ailleurs très bien pensée avec ces intermèdes entre deux chapitres). Les personnages sont fantasques mais terriblement humain, et j’ai particulièrement aimé la tendresse avec laquelle la narratrice parle de son père. L’atmosphère du village est presque palpable à la lecture, sorte de brume qui se lève ou s’épaissit selon les chapitres. On découvre, on écoute, on se pose, on regarde. Récit décousu pour mieux rendre ce village et ses personnages insaisissables.

Bravo à Zoé Cosson pour ce 1er roman très réussi qui m’a donné envie de découvrir Aulus, ou d’autres petits villages isolés et perdus.

Notes sur le chagrin…

Les mots… quels mots mettre sur le silence… quels mots mettre sur la distance… quels mots mettre sur le deuil… surtout lorsque c’est celui de son père, qu’il est à plusieurs milliers de kilomètres, et qu’une pandémie empêche la traversée des frontières… C’est ces (ses) mots que Chimamanda Ngozi Adichie jette sur le papier, comme si elle jetait une bouteille à la mer pour faire revenir ce père décédé subitement en juin 2020. Elle y raconte successivement, l’incompréhension, le déni, cette impossibilité de parler de son père au passé, ce refus même d’en parler, car si les mots sont prononcés, si les mots sont écrits, cela voudra dire que c’est réel. Et puis il y a les autres, et leurs phrases toutes faites, celles là qu’elle a prononcé lors de deuils, et qui aujourd’hui, à elle l’écrivaine, lui semblent vides de sens, agaçantes et futiles. Tout cela paraît si vain : comment réconforter quelqu’un alors même que le deuil est encore une illusion lointaine ? comment faire que des condoléances soient réellement sincères, alors même que la douleur est une émotion si intime ?

Il reste les souvenirs, ceux d’un père brillant et aimant. Des souvenirs qui eux sont palpables puisque partagés avec la fratrie. Il reste ce rire qui ne résonnera plus jamais de la même façon. Il reste sa petite fille de 4 ans qui ne veut pas voir les larmes dans les yeux de sa maman, et qui ne comprend ni les cris ni l’effondrement… Il reviendra quand grand-père ?… Si le chagrin est si douloureux, il reste alors la colère contre tout : le gouvernement nigérian incapable de rouvrir les frontières, ces gens qui ne sont même pas des proches et qui osent défiler dans la maison familiale et laisser des mots dans un livret ridicule, ce milliardaire voleur de terres, les traditions patriarcales qui envahissent tout même dans la mort…

Il est puissant et douloureux ce recueil de Chimamanda Ngozi Adichie. Comme le deuil d’un parent. Comme la page qui refuse de se tourner. L’adulte, cela devient nous, à la fois orphelin, et détenteur des racines d’un passé commun qui n’est plus.

Mon Mari…

Quartier résidentiel aux abords d’une grande ville. Des rues qui sillonnent entre les jolies maisons et les pelouses parfaitement entretenues. Au bout sur la droite, ou sur la gauche peu importe, une maison somme toute assez banale, aux volets verts. Claquement d’une porte de voiture, suivi du discret grincement de la boîte aux lettres qu’on ouvre, le chant des chaussures italiennes sur les gravillons de l’allée est bientôt suivi du doux bruit de la clé dans la serrure de la porte d’entrée. A l’intérieur de la maison, ELLE retient son souffle. SON MARI est de retour à la maison.

Ce souffle qu’elle retient, c’est comme pour mieux contrôler, garder au creux de son poing bien serré, cette petite vie parfaite qu’elle a construit, et qu’elle a si peur de voir s’envoler. Tout est calculé, anticipé, minutieusement. L’obsession des détails. L’obsession du contrôle. Rien ne bouge, rien ne dépasse, rien ne doit être le fruit du hasard. Chaque élément doit se conformer au décor et à l’ambiance qu’elle a décidé d’instaurer dans cette vie presque hollywoodienne. Et tout doit tourner autour d’un élément primordial : son mari. Alors elle note tout, dans des petits cahiers, par thématique, elle analyse, le moindre mot (une clémentine, vraiment ?), le moindre geste (pourquoi a-t-il retiré sa main ? pourquoi a-t-il éteint la télévision sans lui demander son avis ? et ce baiser faussement pudique sur la joue ?), la musique choisie (si c’est de la pop, c’est qu’il lui reproche quelque chose, une balade brésilienne, il est détendu et heureux), le coût des notes au retour du marché (peut-on mesurer l’amour d’une personne à la note du fromager ?), et les plaisanteries échangées avec la serveuse, et les volets forcément fermés la nuit, et leur couple d’amis chez qui elle repère tout ce qu’ils ne sont pas eux, l’aime-t-il encore ? l’a-t-il aimé ? et le fait qu’il lui tourne le dos la nuit, cela signifie-t-il que leur histoire est finie ?… et… et… et… mais où est la place des émotions et des sentiments lorsque la vie n’est qu’une suite d’analyses et de manipulations ?…

Avec un humour caustique et une plume cynique, Maud Ventura nous dresse le tableau d’une femme froide et manipulatrice, qui sous couvert de se donner pleinement et entièrement à son mari, se met en fait au centre de tout. Sorte de perverse narcissique, handicapée des émotions, elle se victimise et se complet dans une recherche perpétuelle de la perfection… et l’autrice pose cette question aux lecteurs et lectrices : que reste-t-il de vrai lorsque rien n’est spontané et vécu avec émotions ?… C’est drôle, c’est agaçant, c’est glaçant parfois, mais on se prend vite au jeu de détester cette femme que rien n’arrête et que tout obsède… difficile d’avoir de l’empathie tant la manipulation est au cours de tout. Une lecture jouissive, et une fin inattendue.

Un premier roman très réussi dont je vous conseille vivement la lecture !

A la ligne…

Ah cette ligne, sans point final, jamais

Qu’elle est rude, brutale, violente, douloureuse, elle heurte l’âme, elle broie le corps, sans discontinuer, dans un éternel recommencement, la nuit une réalité, le jour un cauchemar

Elle est bruyante aussi, les cliquètements des rails, les cris des machines, le floc floc du sang qui goutte, le ronronnement des transpalettes et surtout les hurlements silencieux des corps, celui là n’en finit pas

Cette ligne sans ponctuation, un point serait comme un grain de sable dans les rouages des machines de l’usine, une virgule serait comme une excentricité interdite, perte de temps, perte de cadre, efficacité, rentabilité, usure des corps, une ligne droite sans ponctuation suffit, les mains, le dos, les pieds, le reste est inutile

Le corps comme refuge à l’âme, ne pas trop penser, écrire peut être, sa vie, celle de ses frères de ligne, l’âme comme refuge du corps, ne pas se concentrer sur cette douleur au bas de la colonne, une autre ligne, rêver à la fin de la ligne, celle du dis ou celle de l’usine ne plus savoir, dans 4h, dans 1h, dans 10 min, penser à la femme qui dort déjà, au chien qu’il va falloir sortir en rentrant, au gamin qui a perdu un doigt, se dire moi j’ai toujours les miens

La ligne est toujours la même, qu’elle soit poisson bulots crevettes crabe langouste, ou porc boeuf abats langue coeur, les odeurs qui collent à la peau, le dégoût qui s’accroche à la panse, la cigarette roulée et le café, 30 min, les mains gantées qui se crispent, les pieds gelés qui se mycosent, les regards qui se perdent, définitivement

Reste la poésie, celle des mots qui se murmurent, celle des paroles que les points sur la ligne chantonnent en boucle, sans musique et sans mots ne plus être humains, alors entretenir le lien, la pause clope, le covoiturage, le bonbon Arlequin glissé dans une poche, le coup de paluche pour surmonter la panne, compagnons d’infortune

(Merci Joseph Ponthus, où que vous soyez aujourd’hui, merci de raconter si bien la ligne, celle qui n’a jamais de point final, merci pour elles et eux, ouvrières et ouvriers broyés cassés menottés à cette ligne, merci pour vos mots sur vos maux, merci d’avoir été ce témoin précieux… je ressors de ce récit jeté dans un souffle, sans ponctuation aucune, comme d’un combat perdu d’avance, les marques de la claque encore sur la joue… merci pour la prise de conscience, merci pour le regard qui ne peut être que changé lors qu’on finit la dernière ligne, sans point, de votre roman)

Il nous reste les mots…

C’est le récit d’une conversation entre deux pères endeuillés. Georges Salines qui a perdu sa fille Lola dans les attentats du Bataclan. Azdyne Amimour qui a perdu son fils Samy dans les mêmes attentats. Lola assistait au concert des Eagles of Death Metal. Samy était un des terroristes djihadistes, peut être le meurtrier de Lola. Que peuvent se raconter deux pères dont le fils de l’un a peut être tué la fille de l’autre ?

Cette rencontre a été provoquée en 2017 par Azdyne qui, dans une démarche de rédemption et de tentative de compréhension de ce qui a amené son fils à de telles atrocités, souhaitait rencontrer des familles de victimes des attentats du 13 novembre 2015. De sa rencontre avec Georges est née une amitié, et ce livre. On y découvre une conversation libre et bienveillante, parfois critique, sur les parcours de vie de ces deux hommes, leur enfance, la constitution de leur famille, l’éducation donnée à leurs enfants, leurs erreurs et leurs doutes, leur vision de la religion, leur vécu de la soirée du 13.11.2015 et des jours et semaines qui ont suivi.

De cet entretien, on ne peut qu’en sortir grandis et empreints d’un peu plus de résilience, de respect mutuel, d’empathie, de pardon, d’espoir. C’est un livre qui parle de ce qu’est être père, des attentes et des espoirs qu’on a pour ses enfants, du bonheur de les voir s’épanouir et relever des défis, de la tristesse profonde et de l’impuissance face à un mal être, une quête d’identité qui conduira à la fuite pour la Syrie puis à commettre l’indicible. De ces deux hommes émane un profond désir de vérité, de combat de la haine, de compréhension… peut être parce que la douleur du deuil et la violence des émotions leur ont volé mots et raison. Et que la seule façon pour que ces événements tragiques ne se reproduisent plus c’est d’y remettre la force des mots, le temps de la réflexion et de l’apaisement.

Merci Georges Salines et Azdyne Amimour pour ce livre qui nous oblige à réfléchir à notre propre relation à l’autre et à notre vision souvent bien trop étroite du monde.

Traverser la foule…

En lisant les dernières lignes du roman de Dorothée Caratini, j’ai eu le coeur serré… parce que je me sentais terriblement bien, blottie entre les mots, comme chez moi en quelque sorte. Et une fois le livre refermé, j’ai eu envie d’une seule chose : lui dire MERCI.

MERCI Dorothée Caratini d’être une femme si (extra)ordinaire et de légitimer le droit à toutes les femmes d’être si (im)parfaites. Avec humeur, humour, une certaine dose d’auto-dérision, de cynisme et de mélancolie, mais aussi beaucoup de gaité et de joie, l’autrice nous conte sa vie. La rencontre avec son mari, la naissance de ses filles, la vie ordinaire d’une famille ordinaire… jusqu’à ce jour de décembre où elle retrouve son mari pendu dans le salon, lunettes sur le nez, et charentaises aux pieds… et démarre une nouvelle vie, celle de mère célibataire, avec deux filles vives et profondément vivantes, dont l’une est aveugle de naissance. Il y a la mort, il y a le deuil, et il y a la vie qui continue. Et ce roman, c’est le roman d’une femme qui veut rester elle-même, une femme qui veut continuer à jouir, malgré la douleur et les difficultés. Et elle est terriblement belle et attachante cette femme. (Com)battante, pleine de doutes et d’énergie, drôle, triste, parfois perdue, toujours libre, avec un imaginaire débordant, et un petit grain de folie.

Ce livre est rempli de poésie et d’humanité. A la fois rock et tendre. Les émotions débordent. Il y a ce que les autres attendent de nous. Et ce que nous sommes. Et c’est cela la force de Dorothée Caratini, rester elle-même et s’affranchir des conventions et des injonctions. Être parfois sur le fil, mais être funambule, décider de garder l’équilibre ou non, faire fi du regard des autres. Faire son deuil, mais à sa façon. Regarder grandir ses filles, mais à sa façon. Rester une femme, mais à sa façon…

En résumé : merci.

Les enfants sont rois…

7h22. 10 novembre. Story Instagram 1. Compte Mélanie Dream. Réveil des enfants. Kimmy râle un peu, refuse de se lever, se cache sous les draps. Sammy est déjà debout dans son pyjama à l’effigie d’un des nombreux sponsors de la chaîne Youtube de la famille, Happy Récré. 1298 like en 5 min.

8h29. 10 novembre. Story Instagram 2. Compte Mélanie Dream. Devant l’école. On voit Kimmy courir dans la cour pour rejoindre ses copines. Sammy lui est seul et semble ne pas vouloir trop s’approcher de ses camarades de classe. La voix de Mélanie « Bonne journée les enfants, amusez vous bien » accompagne un geste d’une main aux ongles roses pailletés. 19674 like en 5 min.

16h47. 10 novembre. Story Instagram 3. Compte Mélanie Dream. Au centre commercial, dans un magasin de chaussures. Les Happy fans doivent choisir les prochaines baskets de Kimmy. A vos votes ! Kimmy rechigne. Sammy s’ennuie. La voix de Mélanie est la seule trace d’enthousiasme dans cette vidéo. 20354 like en 5 min.

17h37. 10 novembre. Story Instagram 4. Compte Mélanie Dream. En bas de leur immeuble d’habitation dont on devine l’adresse. Jardin d’enfants. Mélanie cède à ses enfants qui veulent jouer à cache cache avec leurs amis. « Ne restez pas longtemps hein les enfants ! ». 5270 like en 5 min.

Le nouveau roman de Delphine de Vigan, c’est l’histoire d’une famille, d’une rencontre, et surtout de nos vies qui doivent paraître si parfaites sur Instagram ou sur Youtube. La famille, c’est celle de Mélanie Claux, épouse Diore. Adolescente biberonnée à la téléréalité, son modèle ? Loana, la belle blonde du Loft saison 1 dont on ne sait encore que la suite de vie sera désastreuse. Mélanie, jeune fille au physique banal et à la personnalité commune rêve d’image et d’une vie exceptionnelle derrière l’écran. Sa seule tentative télévisuelle sera un échec. Peu importe : elle fera de sa vie un théâtre dès la naissance de Kimmy, sa fille. Dès lors, rien n’est laissé au hasard : les tenues des enfants, les textes qu’elle leur fait apprendre par coeur, le décor parfait de l’appartement… et les demandes de sponsors affluent ainsi que de nouveaux mots pour une nouvelle vie : unboxing (ouverture de « cadeaux » face caméra), battles (mise en concurrence de deux sponsors en faisant goûter de la junk food aux enfants face caméra), buy everything (10 min pour acheter le plus d’objets commençant par F ou jaunes), fast-food and happy… Ce n’est plus une vie, c’est une mise en scène permanente à base de paillettes, de bisous d’étoiles, de sourires factices d’enfants, et de la voix suraigüe toujours joyeuse et enthousiaste de la mère parfaite… L’objectif ? Avoir le plus de like possible des Happy fans sur Instagram, et des millions de vues sur Youtube.

La rencontre ? C’est celle avec Clara Roussel, procédurière à la BRI, le jour de la disparition de Kimmy et de l’effondrement du rêve de Mélanie. Clara, c’est l’opposée de Mélanie. Petit bout de femme énergique et pragmatique, tout en muscles et en réflexion. Clara n’avait pas la télévision à l’adolescence, elle n’a plus de famille depuis longtemps, et aucun compte sur les réseaux sociaux (en tant que flic, elle a constaté depuis longtemps les dessous sordides de ces boîtes à images). Mélanie l’intrigue. Elle mène l’enquête pour retrouver Kimmy, mais aussi pour comprendre Mélanie, trouver la faille, et gratter le vernis des photographies, découvrir la vraie vie derrière les paillettes et les sourires… et ce qu’elle mettra en lumière, y compris des années plus tard, est loin, bien loin, de la vie rêvée de Kimmy et Sammy.

Delphine de Vigan frappe fort avec ce roman qui explore la dérive de nos vies guidées par l’image, où tout s’expose, tout se monnaye, tout se vend. Nous rêvons de vies parfaites dans une société qui l’est de moins en moins, et au lieu de les construire, ces vies dont nous rêvons, nous les transformons en vitrines factices faites de carton pâte et de papier glacé. Tout n’est qu’illusion. Et, malheureusement, notre bonheur aussi. Le récit est à la fois glaçant et bouleversant, car ils nous décrit comme des êtres enfermés dans une spirale de la recherche de la perfection, au moins celle que nous affichons sur les réseaux sociaux. Où est la réalité ? Que cachons nous derrière ces instantanés figés dans le temps, si ce n’est une solitude de plus en plus prégnante ? Ne cultivons nous pas, par cet intermédiaire, les injonctions qui nous rendent pourtant toutes et tous si malheureux, et n’entretenons nous pas cette course concurrentielle acharnée qu’on nous fait intégrer dès la petite enfance ? Ne sommes nous pas au final les artisans de notre propre effondrement ?… Si ce roman est aussi alarmant et angoissant, c’est qu’il pose la question du monde que nous préparons pour nos enfants, et des vies que nous leur construisons. Comment grandir sereinement quand toute minute de vie est postée sur le net, et décortiquée par des milliers de « fans » ? Comment prendre conscience des valeurs à chérir, quand toute l’enfance n’est qu’un jeu où pleuvent les cadeaux, les sorties au parc d’attraction, les gourmandises, et les vêtements dernière mode ? Comment apprendre à créer des liens, lorsque les interactions avec les autres enfants sont déjà faussées par la jalousie et l’envie, quand ce ne sont pas les moqueries et les insultes ?… Quels adultes seront ces enfants pourris gâtés qui n’ont jamais eu ni d’espace, ni de temps à eux ?… Et Delphine de Vigan, nous met là, face à nos responsabilités d’adultes.

Nous nous perdons derrière les écrans en oubliant d’aimer, de rire, de partager, de sourire, de poser les mots sur nos émotions, de serrer une amie dans ses bras, d’en appeler une autre juste pour le plaisir d’entendre sa voix, de regarder grandir nos enfants, d’entretenir nos amitiés, de cultiver nos amours, de nous balader en forêt, de cueillir les tomates encore chaudes sur leur pied dans le jardin, de se poser sur un banc et d’observer la beauté du monde. Nous oublions simplement d’être nous mêmes, êtres si imparfaits et pourtant si humains. Et pourtant, je suis aujourd’hui encore plus persuadée peut être qu’hier, que notre bonheur est là.

Un tesson d’éternité…

La route goudronnée monte et serpente entre les pins. Leur odeur épicée pénètre dans l’habitacle de la voiture qui roule à vive allure. La chaleur est douce, c’est le début de l’été dans ce Village en bord de mer. En haut de la colline, une demeure somptueuse, entourée d’un jardin parfaitement entretenu. Le soleil frappe sur le crépi blanc crème et rentre par les baies vitrées qui s’ouvrent sur la piscine. Y flotte le reflet d’une vie parfaite, calculée, contrôlée. Rien ne dépasse dans le scénario de vie que s’est écrit Anna, pas plus que de brins d’herbe sauvage dans l’allée. La pharmacie dont elle a acheté des parts, le mari qu’elle a choisi et conquis, le fils promis à une grande école, les amis sélectionnés dans la haute société locale. Tout est lisse, tout est beau… tout est factice.

Un éclair zèbre le ciel qui s’est soudain assombrit. Le tonnerre éclate. Les nuages se brisent pour libérer des trombes d’eau. L’eau dévale, engloutit tout, nettoie le vernis des années qu’Anna s’est donné tant de peine à entretenir, fait ressurgir par vagues un passé honteux qu’elle a essayé de cacher. Un faux pas de son fils et toute sa vie se lézarde. Une erreur, une seule, et toutes les siennes remontent à la surface, et cette enfance gâchée et maudite qu’elle a tant essayé d’oublier… Les couches s’écaillent, une à une, et disparaissent la réputation, l’assise sociale, celles et ceux qui se disaient des amis, les soutiens autrefois sans faille qui défaillent… tout cela laisse place libre à l’angoisse, à la peur, au silence de ce couple qui paraissait si fusionnel, à la colère, à la honte… Nos mensonges ne nous rattrapent-ils pas toujours ?…

Il est brillant et puissant ce nouveau roman de Valérie Tong Cuong. Il frappe comme un uppercut en pleine poitrine. Le souffle est retenu par les mots, et par cette plume qui sait si bien décortiquer les êtres humains à la fois dans tout ce qu’ils ont de lumineux et de sombre. Même si le personnage d’Anna agace parfois, l’autrice sait nous lier à elle, et nous maintenir dans le même degré de tension extrême que son personnage principal. La fin est inattendue mais dans un certain sens, l’aboutissement logique d’une montée en puissance de la colère et de la violence passée. Ce roman parle de nous, et de ce que nous laissons voir aux autres, de ce masque que l’on s’échine à construire pour être apprécié, être aimé, se faire une place dans la société ; et de ces injonctions permanentes qui finissent par nous faire oublier qui nous sommes réellement. Il est question de l’enfance, et de la difficulté de grandir dans un milieu peu favorisé, de la violence des autres et du fait de n’avoir d’autre choix que la soumission… Grandir est alors un échappatoire, à sa condition de femme, à sa condition de pauvre, et grandir ne peut se faire que si on peut rêver à une autre vie… Reste que le masque et les décors si factices résistent difficilement au temps et aux vicissitudes de la vie… et que lorsqu’elle nous fait trébucher, parfois, la seule parade est alors de laisser libre court à une violence bien trop longtemps contenue…

PS : Les « vraies » pharmacies ne disposent pas d’un rayon maquillage (en tout cas pas quand elles sont tenues par un pharmacien ou une pharmacienne qui se respecte)… et certaines règles de déontologie et de secret médical, nous empêche d’utiliser nos connaissances et notre compréhension des maladies des patients pour favoriser des manigances en vue d’une ascension personnelle 🙂 (et cela m’a fait détesté Anna pour un certain nombre de choses au début du roman :-))

Le cerf-volant…

Tout me rappelait la Tresse. La couverture. La silhouette de petite fille. Le quatrième de couverture et ce nouveau voyage vers l’Inde. J’avais gardé une place dans mon coeur pour Lalita et j’avais hâte de la retrouver…

Dans cette suite de son 1er roman, Laetitia Colombani nous emmène dans un petit village pauvre au bord du golfe du Bengale. Dans un quartier où vivent les dalits, les intouchables, cette catégorie sociale rejetée en Inde… celle là même qu’elle nous avait déjà fait découvrir dans la Tresse. Elle nous conte cette fois, l’histoire de Léna, enseignante française d’une quarantaine d’année qui fuit un drame personnel et pense trouver l’espoir ou la résilience en partant à l’autre bout du monde. Elle échoue dans un hôtel à touristes, sans but et sans envie… jusqu’à ce matin où elle rencontre Holy (Lalita) qui la sauve de la noyade. Cette petite fille qui n’était qu’une ombre jouant avec son cerf-volant, jusqu’à ce jour particulier, va devenir le centre de l’existence de Léna, comme une bouée providentielle, celle qu’elle attendait depuis si longtemps… Et la mélancolique et sombre Léna se transforme petit à petit en une femme volontaire et ambitieuse, qui est persuadée qu’elle peut sauver Holy et tous les enfants dalits en ouvrant une école… faisait fi de la pauvreté, de la tradition, des règles établies depuis des millénaires…

Que dire ?… J’ai été profondément déçue. Peut être parce que j’avais tant aimé la Tresse et les Victorieuses, et que j’avais trouvé dans ces deux livres un élan à la fois d’humanité et de féminisme… et qu’ici je n’ai retrouvé ni l’un ni l’autre. Le personnage de Léna est une caricature de l’occidentale bien-pensante, persuadée qu’elle a raison, qu’elle est dans son bon droit, et que ce sont les autres qui ne se bougent pas assez pour changer les choses. Elle arrive avec sa petite vision d’enseignante française, confortablement installée dans sa routine, et avec ses rêves de rédemption et de révolution. Je n’ai pas apprécié du tout un certain nombre de passage extrêmement jugeant envers les indiens, et en particulier les indiennes. Le récit manque d’empathie, d’humanité, et surtout de décentrage du point de vue… L’image de l’héroïne blanche et riche qui vient sauver les petits enfants indiens, j’ai vraiment eu beaucoup de mal.

Pour vous donner une petite idée, voilà un passage qui relate l’affrontement entre Léna et les parents adoptifs de Holy, qui refusent qu’elle soit scolarisée. James le père est catégorique. Mary, la mère reste silencieuse. Le passage est le suivant : « Comprenant que la discussion mène à une impasse, Léna tente d’y impliquer Mary, espérant qu’une femme aura un point de vue différent sur la question. Elle ne tarde pas à déchanter : Mary refuse de prendre parti et se terre dans sa cuisine. Elle n’a pas d’opinion autre que celle de son mari. Elle lui est soumise, et n’a visiblement ni le courage ni l’envie de s’opposer à lui. Elle est de celle qui, résignées, voient se perpétuer les mêmes violences et les mêmes injustices, de génération en génération, sans protester. »… peut-on réellement reprocher aux femmes indiennes leur silence ? peut-on vraiment leur reprocher de ne pas se révolter contre la tradition ?…

Si certains ou certaines d’entre vous l’ont lu, suis preneuse de vos avis… Car de mon côté la déception est grande…

La commode aux tiroirs de couleurs…

Il est beau et doux ce premier roman d’Olivia Ruiz. Beau comme les liens qui unissent les femmes, celles de la famille de sang, celles de la famille de cœur, celles qu’on découvre alors qu’on croyait les connaître, celles contre lesquelles on peut de blottir quand les larmes viennent, celles qui nous comprennent sans un mot… Doux comme l’enfance, même si elle est trimballée sur le chemin, c’est cela aussi parfois la force des souvenirs, faire oublier le sombre, faire ressurgir la douceur et le soleil, les fous rires partagés, les mains tendues, et les cœurs serrés.

Ce que nous conte Olivia Ruiz, c’est l’histoire de trois générations de femmes, entre l’Espagne et la France, dans toute la complexité du déracinement et de la quête d’identité. Au décès de sa grand mère, Rita, l’Abuela comme elle était surnommée, sa petite-fille hérite de sa commode aux tiroirs de couleurs. Cette commode dont chaque tiroir est fermé à clé et qui la faisait tant rêvée enfant. A chaque tiroir ouvert, c’est un souvenir qui s’envole et un peu de sa grand-mère qui s’accroche à elle comme pour mieux lui transmettre son histoire. Et c’est soudain des décennies de secrets de famille qui sont révélés, comme autant de mots sur des années de silence, comme si les sourires sur les lèvres laissaient entrevoir par les coutures qui s’effilochent, enfin les douleurs et les non-dits. La difficulté d’être une petite fille étrangère et ce sentiment terrible d’abandon, la difficulté de vouloir être libre et être soi alors que discrétion et silence sont les règles, la difficulté d’être une femme, la difficulté d’être aimée et de lâcher prise… La douleur des deuils et des trahisons, la culpabilité, la quête du pardon, tout ce qui guide parfois nos choix, et qui sans nous les faire regretter, nous les rendent terriblement lourds à porter. Elle est belle, Rita, elle est forte, elle est courageuse et indépendante, elle rêve d’une vie virevoltante, haute en couleurs, passionnée… Elle construira sa vie avec les pavés que l’existence a placé sur sa route, en commettant des erreurs, mais en ne déviant pas de ses valeurs, elle apprendra et transmettra aux générations de femmes suivantes, les clés de tous les tiroirs colorés qui font que la vie est belle…

« On sait où l’on va quand on sait d’où l’on vient ».

J’ai aimé l’écriture d’Olivia Ruiz, et que ce roman, soit un roman chorale de femmes, avec leurs faiblesses et leurs forces. Et j’aime à penser que nous sommes, pour nombreuses d’entre nous, sur ce chemin là : celui de l’écoute et de l’entraide des femmes entre elles, car nous avons beaucoup à apporter des expériences et des vécus de chacune… Et que notre force, il est incontestable que nous la puisons aussi là : dans la bienveillance et l’empathie de la sororité.