Le corps d’après…

Le corps d’avant… celui qui est déjà désirable quand tu as 6 ans et que le vieux qui te lit des histoires te propose d’aller chez lui…

Le corps d’avant… celui de la petite fille de 8 ans qui est menacé par un homme dans un buisson, verge encore flasque de s’être masturbé devant elle…

Le corps d’avant… celui tant convoité de tes 11 ans, cette virginité qui ne devrait n’appartenir qu’à toi, et qui appartient pourtant déjà à tant d’hommes…

Le corps d’avant… celui de tes 17 ans… tu n’avais pas envie, tu étais fatiguée d’une soirée entre potes… mais tu es sa meuf, alors même si tu as dis non, il a forcé l’entrée de ton vagin de son désir féroce…

Le corps ni d’avant ni d’après… celui qui s’arrondit, celui dont une petit barre rose sur un morceau de plastique a dit : tu es enceinte… ce corps dont on est fière, mais qui nous fait peur, parce qu’on en maîtrise plus rien… et que c’est une sacré responsabilité au fond, ce petit être qui y grandit…

Le corps d’après… celui déchiré par cet accouchement qui faisait si peur… pourquoi la douleur ? pourquoi elles disent toutes « c’est que du bonheur !!! » ? alors que ce corps flasque, déchiré, meurtri, n’est que blessure et souffrance… et ce ventre vide… et cette enfant en est sorti… et si je n’étais pas capable d’être mère ?…

Le corps d’après… celui qui ne sait plus aimer, celui qui a peur, celui qui ne sait plus jouir… ce corps de mère qui a pris la place du corps de femme… ces seins nourriciers qu’on voudrait seins sensuels… cet allaitement qu’on refuse… et ce regard de petite fille tournée vers ce sein terriblement vide… et si je n’étais pas capable d’être mère ?…

Ce premier roman de Virginie Noar est une claque, on le lit avec son cœur de féministe, on le ressent dans son corps de femme… Les pages tournent et les mots retournent tout ce qu’on a enfoui en nous d’injonctions, de culpabilité, de douleurs,… Ce livre réveille notre Moi intérieur que notre société patriarcale force à se taire… Je suis femme, je suis mère ou ne le suis pas, je suis femme, je peux jouir de mon corps, en dessiner les contours, en décider l’avenir… Ce livre est une claque parce qu’elle écrit tout haut, ce qui nous travaille toutes tout bas… ces injonctions à la perfection, à la féminité, à la maternité, à l’éducation d’enfants parfaits… cette injonction au bonheur alors même que dès la naissance nos corps et nos vies de petites filles ne nous appartiennent plus…

Merci Virginie Noar. J’ai lu votre roman dans un seul souffle, avec l’urgence de vos mots, et j’ai cessé de retenir mes cris… parce que non, « ce n’est pas que du bonheur »…

Ballet-ailleurs…

Savoureux. Ce petit roman de Michel Simonet est juste savoureux.

Michel Simonet est né en 1961 à Zurich, et passe son enfance à Fribourg. Après obtention d’un diplôme commercial, il étudie la théologie. C’est par choix de vie qu’il devient cantonnier pour la ville de Fribourg… et c’est son métier qui lui inspire ce 1er roman : une rose et un balai.

On parcourt les pages de ce livre à la suite de son char, en évitant les ordures qui s’amoncellent le long des trottoirs, et les feuilles qui bloquent les caniveaux et les égoûts, les mégots qui tâchent les trottoirs, et les chewing-gums qui s’accrochent aux poils du balai. La lenteur d’escargot, les pauses pour contempler le monde qui l’entoure, les vies croisées, brisées, fêtées… qui mieux qu’un balayeur peut être le témoin de l’humanité du monde ? de ses excès ? de sa déchet-ance ? de sa bienveillance dans les bonjours et les sourires simplement échangés ?…

Vous ferez, avec ce livre, une plongée dans l’humanité. Vous picorerez des miettes de la vie des autres, tandis que vous profitez de la vôtre. Vous éclaterez des bulles de bienveillance, et vous couperez peut être sur les tessons de solitude qui jonchent votre chemin. Et en levant les yeux, vous verrez une main, celle qui vous guidera, vous offrira un café, et vous proposera d’arrêter un instant de courir. Vous vous poserez sur le banc de la Grand Place et vous prendrez enfin conscience que le présent, s’il s’appelle ainsi, c’est parce qu’il est un formidable cadeau…

Une joie féroce…

Et si notre vie n’était pas à la hauteur de nos rêves ? Et si nous ne vivions pas avec l’intensité que nos émotions et nos sentiments méritent ? Et si ce que nous croyons être un amour n’est qu’une routine dans laquelle on s’écrase et on s’oublie ? Et si nous arrêtions d’avoir une peur panique d’être nous mêmes ? Et si nous troquions notre mélancolie passive contre une joie féroce ?… Bref, et si nous commencions, à l’aube de notre mort, à vivre vraiment ?…

C’est toutes ces questions, et bien d’autres encore, que pose Sorj Chalandon dans son nouveau roman, Une Joie Féroce. Il nous conte l’histoire de Jeanne. Jeanne, une femme de 40 ans, qui pourrait être moi, qui pourrait être vous. Jeanne est libraire, elle a un boulot qu’elle aime, des collègues sympathiques et des clientes qui la réclament. Jeanne est mariée à Matt. Ils s’aiment (ah bon, vraiment ? ou vivent-ils simplement l’un à côté de l’autre ?). Jeanne est satisfaite de sa petite vie, mais sans s’en rendre compte, Jeanne est devenue fade, transparente, soumise aux besoins de son mari, surtout depuis la disparition de Jules. Jeanne veut être transparente, ne veut pas faire de bruit, ne veut pas prendre de place, d’ailleurs elle ne s’habille qu’en gris et noir. Tout bascule le jour où un vilain nodule envahit son sein, et où sa vie ne tient qu’au fil chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie… où sa vie lui échappe comme ses jolies boucles rousses qui restent sur l’oreiller ou s’enfuient dans la bonde de la douche…

A partir de ce moment là, vous ne lâcherez plus la main de Jeanne, et vous adorerez la voir se transformer et apprendre à être elle, à être fière, à vivre cette vie qu’elle n’a pas voulu avec plus d’intensité. Vous adorerez détester Matt, ce macho égocentrique et superficiel, qui, LUI, est perdu (parce que ce que ressent sa femme, cela ne compte pas), qui ne supporte pas de voir les cheveux de sa femme partout (« c’est dégueulasse quand même »), qui a toujours mieux à faire que de l’accompagner à ses séances de chimio, qui ne « peut pas la voir comme cela » et lui demande presque de se cacher lorsqu’elle rentre avec la tête rasée. Vous adorerez les amies de chimio de Jeanne, les inséparables : Brigitte, l’excentrique ex-taularde qui a appris très tôt, à ses dépens, que les hommes étaient des menteurs et des manipulateurs qui ne méritaient pas sa confiance, Assia, la colérique mais si douce à qui on a inculqué toute petite déjà que les femmes devaient être discrètes et soumises et qui a dû fuir, Mélody, le plus jeune de la bande, la plus fragile aussi, en quête de sa fille, la plus jolie petite fille du monde, Eva, kidnappée par son ex mari…

Ce roman de Sorj Chalandon est pétillant, rempli des rires de ses femmes qui n’ont d’autre choix que de se battre contre le mal qui les ronge, et qui découvre le pouvoir de cette sororité qui leur donne tant de force. Ce roman est rempli des couleurs redécouvertes, des émotions qui débordent, il y a des larmes, il y a des peurs, il y a des déceptions d’autant plus difficile à accepter qu’elles viennent des gens que l’on aime, il y a surtout des bras qui s’écartent et se serrent pour consoler, il y a cette main serrée dans la sienne lorsqu’on grelotte sous la couette, il y a ces confidences sur les vies d’avant, il y a ces plans sur la comète pour les vies d’après… et surtout cette folie qui germe dans leur petites têtes sous leurs perruques strictes ou colorées… à quoi cela va-t-il les mener ?…

Merci, Sorj Chalandon, pour ce roman de femmes, qui parlera à nombreuses d’entre nous. Merci pour ces portraits de battantes, et cette pointe de féminisme. Un roman qui fait profondément du bien à lire…

Pourquoi les hommes fuient ?

Ce roman claque… Il claque comme une bise sur la joue laissé par une pote pour dire « à plus », quand elle voudrait dire « je t’aime, tu me manques ». Il claque comme des accords de guitare rock, ongles râpés sur les cordes, cœur vibrant, corps intoxiqué, oubli des blessures. Il claque comme les vers égrainés à vitesse folle d’un slam, crachant la violence du monde, la peur de demain. Il claque comme les concerts de notre adolescence, boutons, cheveux gras, et rêves de gloire, ces (des)espoirs fous de nos 17 ans. Il claque comme la certitude de n’être personne, en tout cas pas quelqu’un de bien, certitude qui nous étreint le soir dans la pénombre de nos appartements (dis je suis qui moi ? personne… c’est être déjà quelqu’un, non ?). Il claque comme notre envie de vivre malgré la douleur, les douleurs, les doutes, notre cerveau qui crame l’espoir pour en faire des cendres de solitude. Il claque comme cette envie de fuir qui nous prend parfois, comme une envie de pisser, comme une envie de laisser pisser les trahisons des frères et des soeurs de coeur, les désillusions, l’absence d’un père, ou les mensonges d’une mère. Fuir pour oublier, c’est une excuse valable, non ?…

Ce roman, c’est l’histoire de Jane. Jane vit. Jane vit comme si demain n’existait pas. Jane ne vit pas, elle crame sa vie qui n’a pas de sens. Pas de père. Une mère morte dont les tiroirs regorgent de mensonges. Jane a 21 ans. Pas de père, ou si, un père chanteur peut-être. Une mère morte, devenue mère à son âge. Comment, avec qui ? Jane court. Si elle s’arrête, elle meurt. Pas de job fixe. Pas de routine. Sinon elle meurt. Des amis voyous. Du sexe. Un peu de drogue. Son paradis artificiel. Puis Une rencontre. Billie. Grande bringue un peu folle, blindée de fric. Un air fredonné. Celui d’une chanson rock. Fin des années 90. Jo. Joseph Samsa. Son père ?… L’enquête commence. Le monde se détruit. Jane est aveugle. Rien n’existe plus. Ni ses colocs, Greg et Laëticia. Ni l’Ecrivain, sauf quand elle en a besoin. Joseph, Joris, Johann. Son père. Personne. Qui est-il ?… Et pourquoi les hommes fuient ?…

L’écriture percutante d’Erwan Larher nous emporte dès les premières lignes. Des phrases courtes, des mots qui claquent, lâchés comme dans un souffle coupé par la course infernale de la vie. On court après Jane, comme Jane. On suit sa vie comme une story Instagram. Des images. Des flashs. Peu de mots au final. Et le rendu est juste parfait, on est plongé dans la vie de cette jeune femme hyperconnectée et on a parfois du mal à la suivre. C’est un roman qui parle des rêves adolescents, des trahisons d’amitiés, des amours ratées, de l’absence des pères, des mensonges des mères pour rester debout. C’est un roman qui raconte la quête de soi, tant au travers de Jane qui recherche son père, qu’au travers de l’histoire de(s) Jo, et du retour à la Nature, à la vie vraie, loin de ce monde industriel hyperconnecté qui s’effondre dans une violence indicible. C’est la perte du MOI, la recherche du NOUS. Et c’est au final, cette question lancinante qui nous hante toutes, et qui hante le roman jusqu’au bout : pourquoi les hommes fuient ?…

(Si vous avez la réponse, je suis preneuse)

Et si…

Pax, la quarantaine, acteur inconnu, acteur raté, qui rêve encore de voir son nom en haut de l’affiche. L’appel tant attendu est arrivé. Il va tourner avec Sveberg, THE grand réalisateur, et donner la réplique à THE Matthew McConaughey. Il est fébrile, se dépêche, doit se changer et donner le meilleur de lui même. Face au miroir dans sa salle de bain, il n’est que peu perturbé par les bruits sourds qui martèlent le plancher de l’appartement au dessus. Une bagarre ? Une dispute ? De la violence, c’est certain. Mais qu’importe, ça n’influence pas Pax, son avenir cinématographique est plus important… mais son avenir est-il vraiment celui là ?…

Emi, la quarantaine, beauté froide qui laisse les autres à distance. Son cœur est comme resté ancré dans la sérénité et l’apaisement d’un Japon dans lequel elle n’a pas grandi et qu’elle connaît si peu. Responsable QHSE dans une grande entreprise de déménagement, elle doit faire face à la mort (suicide) d’un employé. Préoccupée par son fils, elle n’a pas pris le temps de l’écoute et de la conciliation… Elle a d’autres priorités… mais sont-elles les bonnes ?…

Alexis, 20 ans, ancien étudiant qui se rêvait pilote. Corps cassé, cœur meurtri, son œil bleu devenu marron a eu raison de ses rêves. Il se cloître, il se cache, il refuse de croiser son reflet dans le miroir. Il sursaute à chaque bruit et décide que les murs de sa chambre deviendront sa prison. De toute manière, il est déjà mort à l’intérieur. Seule distraction : il compose de la musique, pour faire taire les voix dans sa tête, et les douleurs de son corps… cet incident n’est il pas finalement une révélation ?…

Valérie Tong Cuong nous emmène dans les méandres de l’esprit, dans ces Guerres Intérieures qui nous ont fait dire à toutes et tous un jour « et si… »… cette envie furieuse parfois de revenir en arrière et de prendre une nouvelle décision, qui pour notre esprit torturé, sera forcément meilleure que l’ancienne. Nos choix ont un impact sur le cours de nos vies, mais aussi parfois se répercutent sur les existences des autres, y compris celles d’inconnus. « Et si… », ce désir brûlant de réécrire notre histoire, et cette emprise du mensonge sur notre quotidien. Se savoir responsable au fond, et rester silencieux. Car dire « j’ai su, j’aurais pu, je n’ai rien fait », c’est rouvrir en grand la porte aux petites voix intérieures qu’on essaie de faire taire…

Les Guerres Intérieures, c’est l’histoire des battements d’ailes du papillon… des papillons… qui font que les décisions s’entrechoquent et bouleversent nos existences… La plume de Valérie Tong Cuong sait plus que brillamment explorer nos âmes, avec tendresse mais beaucoup aussi de clairvoyance… et vous sortirez de ce roman, en l’ayant laissée vous guider vers votre propre introspection…

Mon amie Adèle…

Elle s’appelle Louise. Elle a 34 ans. Elle mène une petite vie tranquille de mère célibataire avec son fils Adam, 6 ans. Entre ses petits déjeuners surprises, son boulot de secrétaire médicale dans un cabinet de psychiatres, et ses dîners avec sa meilleure amie Sophie, sa vie s’écoule doucement. Elle la trouve terne, elle se trouve terne, et envie un peu celle de son ex mari Ian qui part 1 mois en France avec sa nouvelle femme nouvellement enceinte, en emportant leur fils… Tout bascule lorsqu’un soir elle embrasse fougueusement un homme inconnu dans un bar… et découvre le lendemain, que c’est son nouveau patron David… Il est beau, le parfum de son baiser est resté sur ses lèvres, et le désir fait encore papillonner son ventre, mais il est marié, alors Louise essaie de renoncer à lui…

Un matin, la tête dans les nuages, elle se heurte dans la rue à Adèle, la femme de David. D’un café offert pour s’excuser d’avoir bousculé cette femme magnifique (et poussée par la culpabilité du baiser), Louise devient petit à petit l’amie d’Adèle. Et Adèle sait si bien se rendre indispensable : leurs déjeuners secrets, les séances de sport pour que Louise perde ses quelques kg en trop, la cigarette électronique offerte pour l’aider à arrêter de fumer… Adèle est l’amie idéale, qui écoute sans juger, et qui soutient… et elle semble si fragile…

Mais qui est David ? Cet homme qui boit, appelle sa femme deux fois par jour à horaires fixes, la bourre de médicaments, et l’empêche d’avoir son propre compte en banque ?… Louise qui s’enferre dans cette relation commence à avoir des doutes, surtout le jour où Adèle a un œil au beurre noir…

Mais qui est Adèle ? Cette femme si douce et si fragile, qui semble malheureuse dans son mariage et pourtant continue à soutenir et aimer son mari contre tout et tous… pourquoi a-t-elle provoqué cette rencontre avec Louise, qui n’était pas fortuite ?…

Sarah Pinborough nous emmène dans une histoire haletante où aucun des personnages n’est vraiment celui ou celle que l’on croit… qui manipule qui ? Et dans quel but ? Et ce passé sombre qui lie Adèle et David, quel est-il ? Le personnage de Louise est attachant car ce pourrait être l’une de nous… perdue dans ses loyautés envers ses nouveaux amis, et refusant de voir les manipulations qui l’entoure…

Précipitez vous ! (La fin ne sera pas celle à laquelle vous vous attendez…)

Mensonges et adoption…

J’ai tout détesté dans ce récit… Tout… Pas par souci de masquer les difficultés de l’adoption, mais parce que ce roman transpire les privilèges d’une famille qui se dit de gauche mais n’hésite pas à transgresser lois et principes pour leur désir d’enfant (et résonnent trop en moi les insultes des détracteurs de la PMA pour toutes et de l’adoption à toute forme de famille pour que ce récit ne me pèse pas…).

Ce récit se dit être celui d’une histoire d’adoption ratée… Il dit décrire les lenteurs administratives de la demande d’agrément (ici écourtée grâce à des connaissances politiques et des passe droit), décrire la difficulté de l’attente de l’enfant qui dure en moyenne 5-6 ans (ici, toujours grâce à des amitiés politiques, l’enfant est déjà trouvé et obtenu avant même l’obtention de l’agrément)… Quand aux difficultés organisationnelles et financières du voyage pour l’accueil de l’enfant, elles sont balayées puisque père et mère pouvaient se permettre de faire attendre leurs emplois respectifs… Ce livre ne reflète pas les difficultés d’accès à l’adoption des adoptants « lambda »…

Ce livre m’a mise profondément mal à l’aise tout au long de la lecture… tant pour la condescendance vis à vis des professionnels de l’adoption, que le discours « nous bons français allons sauver un enfant de la misère de son pays » (le jugement exprimé sur les mères obligées d’abandonner leurs enfants, rappelons qu’il s’agissait de la période de la dictature de Pinochet au Chili, m’a choquée), et le manque de remise en cause des parents (le père fuyant et passant tout à sa fille, la mère excessive et étouffante) et la critique permanente des psys, des éducateurs et de tous ceux qui veulent aider, m’ont laissé au bord du chemin de ce roman.

J’en attendais un récit sur les difficultés de l’adoption et en particulier la crise d’identité liée à l’adolescence. J’y ai trouvé un récit excessif et exagéré (Evelyne Pisier ayant d’ailleurs reconnu avoir forcé le trait dans cette autobiographie romancée). Dommage, plus d’authenticité et plus d’empathie, auraient bénéficié à faire de ce roman une véritable ressource aux parents adoptants.

Me revient cette phrase du film Pupille : « nous n’évaluons pas votre capacité à être parents, mais à être parents adoptifs. Ils faut que vous ayez réglé vos propres conflits, pour accepter un enfant qui devra régler les siens. »

(J’ai lu ce roman avec mon cœur trop touché par le sujet, peut être aurais je dû le lire avec ma tête…)

Minute, papillon !

C’est l’histoire de Rose, 36 ans, mère célibataire de Baptiste, 18 ans. Petite vie tranquille, sans vraiment d’amis, sans vraiment d’activités en dehors de son boulot, sans vraiment de centres d’intérêt en dehors de son fils. Jusqu’au jour où cette existence morne bascule : Baptiste coupe le cordon et ne donne plus de nouvelles. Que va devenir Rose sans son fils ?…

Plus de fils. Plus de boulot. Un appartement vide. Et soudain surgie une femme effroyable : Véronique Lupin, bourge aigrie et exécrable, imbue de sa personne, méprisante et mesquine, autoritaire et maltraitante avec sa propre mère Colette, qui n’aime qu’elle et sa chienne Pépette. Elle embauche Rose comme dog-sitteuse, et c’est là que leurs vies à toutes basculent…

Roman léger d’Aurélie Valognes, qui survole les relations mère-fils et mère-fille, et effleure les problèmes de la maternité, et les erreurs des mères (parce que les hommes, et les pères en particulier sont très absents de ce roman). Un roman d’été, qui permet de passer un bon moment. Et qui dit un grand OUI aux secondes chances.

Au delà des rails…

« Schnell ! C’est le premier mot que j’apprends en allemand. » Le bruit et la fureur. Le bruit des wagons sur les rails, le bruit des corps qui s’écroulent dans l’étouffante proximité, les aboiements des chiens, les aboiements des ordres en allemands… sans savoir que les animaux qu’on va abattre, ce sont ceux qui sortent des wagons…

« Il y a des camions pour les plus fatigués. » Elle enjoint alors son père et son frère Gilbert d’y monter. Soixante dix ans après cette phrase résonne encore dans sa tête. Elle vient d’envoyer sans le savoir ce qui reste de sa famille à la mort…

Ce récit bouscule. Il est écrit avec le cœur et avec les cinq sens. Le toucher des hardes sur les corps nus et des coups de crosse sur la peau meurtrie, qui brisent les os, les odeurs du baraquement où sont alignés, assis, ces corps qui défèquent et urines sur leurs pieds, l’odeur des couvertures qui soulève le cœur et celle des corps morts contre lesquels on doit se blottir pour dormir, les cris des kapo et des blokova « Schnell ! Aufstehen ! Schlag !… », le goût des pieds sales sur le visage, contre la bouche dans cette couchette où elles sont 6, tête bêche, et la vue permanente de ces corps décharnés qui tiennent à peine debout, grelottants et bleus pendant les interminables séances d’appel…

« Jusqu’ici nous étions encore des êtres humains. Nous ne sommes plus rien. » Et pourtant, il y a la sororité, les amitiés qui se nouent, cette robe donnée par Simone (Veil) pour qu’elle ait moins froid, ce tonneau d’orge sucré volé par une petite rousse audacieuse, Marceline (Loridan-Ivens), les morceaux de pain dissimulés sous les machines par les ouvriers à Raguhn…

Je referme la dernière page et j’ai la voix de Ginette Kolinka qui résonne dans ma tête… Je suis assise, là, au chaud, et je laisse les larmes couler. Je sens sa main, sa vieille main de femme de 94 ans, qui prend la mienne et qui me dit « ne pleure pas, même moi parfois, je me dis qu’il n’est pas possible que j’ai vécu tout ça »… Et j’ai honte, honte de la haine et de la violence de mes concitoyens, cette haine et cette violence qui explose encore aujourd’hui, et qui a fait tant de mal et tant de morts hier…

Entre Ciel et Lou…

Roman chorale d’une famille brisée, révélée au décès de Lou, la grand mère, bienveillante et un peu fantasque, adorée pour ses blagues pourries et vénérée malgré ses piètres talents de cuisinière… Lou était le ciment, la lumière, de cette famille dont chaque membre a des blessures à cacher…

Mais voilà, Lou n’est plus là. Lou est enterrée sur ce qui est devenue son île, l’île de Groix. Et la maison est vide, terriblement vide, ne résonnant plus de son rire, et ayant perdu la douce odeur des gâteaux carbonisés… et la famille se déchire… le lecteur ou la lectrice le découvre alternativement par les voix de Jo, son mari, nouveau veuf, mais aussi nouveau père, lui, grand cardiologue parisien qui ne s’est jamais occupé de ses deux enfants, Cyrian et Sarah ; la voix de Pomme, petite fille intrépide et lumineuse de 10 ans, qui souffre de l’absence de son père, Cyrian, et qui aime tendrement sa mère Maëlle ; la voix de Lou aussi elle même, qui semble contempler de là haut le joyeux bordel qu’elle a laissé en donnant un dernier défi à Jo : rendre ses enfants heureux ! A ce trio de voix de départ, viendront bientôt s’ajouter celle de personnages importants dans ce château de cartes qui s’écroule : Albane, Charlotte, Maëlle, Sarah, Cyrian, Frederico, Dany…

J’ai découvert avec ce roman, l’écriture tendre et bienveillante de Lorraine Fouchet. De ces plumes qui réchauffent le cœur, et nous ferait presque tomber le Joseph qu’on pose nonchalamment sur nos épaules, les fraîches soirées d’été. Ce roman parle de famille, parle de chemins qui s’écartent les uns des autres, du fait des blessures de la vie, et des non dits qui érigent des barrières entre parents et enfants, entre mari et femme, entre frères et sœurs… Il y a cette course en avant, et ces échappatoires qui nous sont propres et dont nous badigeonnons nos blessures pensant les panser… se noyer dans le travail pour éviter d’affronter sa famille, courir d’histoire en histoire sans jamais s’attacher de peur d’être encore abandonnée et d’avoir le cœur brisé, enfermer sa fille dans une prison dorée par peur que le passé se reproduise… Se protéger et protéger les autres, et au fond ne réussir qu’à blesser tout le monde… J’ai adoré suivre l’évolution de chaque personnage, découvrir ses blessures, et le voir s’épanouir enfin une fois que je masque est tombé… Tous les personnages sont profondément attachants, y compris ceux qu’on trouve exécrable au début du livre !

Merci Lorraine Fouchet pour cette histoire magnifique qui réchauffe le cœur et donne envie d’ouvrir le sien… J’ai hâte d’en découvrir d’autres sous votre jolie plume…

(En attendant, je file tester la recette du Tchumpôt ☺️ sur un petit air de saxo)