Aulus…

Approchez. Oui, approchez, un peu plus près. Juste là, sur le vieux banc de bois un peu brinquebalant, asseyez-vous. Vous serez à l’ombre d’un platane-mûrier, protégés du soleil, même si dans cette vallée sombre des Pyrénées ariégeoises, ce soleil est plutôt une denrée rare, surtout l’hiver. Derrière le banc, dans votre dos, l’église sinistre projette elle aussi son ombre. Fermez les yeux un instant, concentrez vous sur les bruits qui vous entourent, le grondement de la rivière en contre bas, à moins que ce soit les turbines de la centrale hydro-électrique. Inspirez, expirez, et ouvrez grand les yeux. Observez. Juste en face de vous, le microcosme d’Aulus, tout ce qui l’anime, et tout ce qui l’éteint…

Un camion de déménagement remonte l’une des deux rues principales du village et s’arrête devant le Grand Hôtel de Paris. En descendent la narratrice et son père, homme quelque peu farfelu, conservateur compulsif, qui a acheté cette ruine aux enchères. Un peu plus bas, l’épicerie de la braillarde Marie, on la dit un peu méchante. Juste à côté, le bar-tabac, longtemps tenu par Fafa, qui prenait le temps, à peu près un quart d’heure par client. Et qui est cet homme un peu bizarre qui erre dans les ruelles ? C’est celui qu’on appelle l’idiot du village, d’ailleurs personne ne se rappelle son vrai nom, il vocifère et il adore faire peur aux enfants. Et ce chant, d’où vient-il, c’est Pierre caché derrière la haie de bambous et qui viendrait sonner à la porte de l’hôtel pour écouter quelques chansons avec la narratrice et son père. René, l’artiste local, est encore parti en vadrouille, à la recherche de visages dans les végétaux aux alentours, il en perdra la tête. Et cette femme de la ville, qui croyait trouver la paix et la sérénité en venant s’isoler dans cette vallée. Elle met au défi les locaux, elle s’épuise, elle fait fausse route en tout cas… Elle partira, probablement… Un brouhaha monte soudain du village, c’est la réunion municipale, chacun y donne de sa voix, personne n’est d’accord évidemment.

Et le personnage le plus important, est peut-être le village lui même. Engoncé, figé dans un passé autrefois prestigieux, celui des hôtels de luxe, des calèches et des cures thermales… Il semble attendre, immobile. Attendre quoi, personne ne sait. La centrale hydro-électrique grogne, l’hôtel soupire, impassible, envahi par une nature un peu folle qui veut reprendre ses droits, l’ancienne mine de tungstène exhale encore des relents d’amiante et de PCB… Sur les photos, le passé prend toute la place, comme les personnages aujourd’hui disparus qui semblent raconter une histoire bien différente de celle qui se joue à présent. Mensonges, faux-semblants, non-dits… Un village gangréné qui suinte, qui fuit, qui contamine… Comme dans un cauchemar où les villageois seraient prisonniers à la fois d’une espace restreint, et d’un temps révolu.

La force de la plume de Zoé Cosson est de mettre très rapidement nos yeux dans ceux de la narratrice, nos gestes sont les siens, nos pensées presque ne font qu’une. L’écriture ciselée et poétique de l’autrice fait du lecteur un observateur aux sens aiguisés, avec une foule de détails, et un oeil photographique admirables. On ne sait si on déambule au passé ou au présent, entre les façades du village délabré, et les photographie en noir et blanc de la splendeur d’antant (la construction du roman est d’ailleurs très bien pensée avec ces intermèdes entre deux chapitres). Les personnages sont fantasques mais terriblement humain, et j’ai particulièrement aimé la tendresse avec laquelle la narratrice parle de son père. L’atmosphère du village est presque palpable à la lecture, sorte de brume qui se lève ou s’épaissit selon les chapitres. On découvre, on écoute, on se pose, on regarde. Récit décousu pour mieux rendre ce village et ses personnages insaisissables.

Bravo à Zoé Cosson pour ce 1er roman très réussi qui m’a donné envie de découvrir Aulus, ou d’autres petits villages isolés et perdus.

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