A la ligne…

Ah cette ligne, sans point final, jamais

Qu’elle est rude, brutale, violente, douloureuse, elle heurte l’âme, elle broie le corps, sans discontinuer, dans un éternel recommencement, la nuit une réalité, le jour un cauchemar

Elle est bruyante aussi, les cliquètements des rails, les cris des machines, le floc floc du sang qui goutte, le ronronnement des transpalettes et surtout les hurlements silencieux des corps, celui là n’en finit pas

Cette ligne sans ponctuation, un point serait comme un grain de sable dans les rouages des machines de l’usine, une virgule serait comme une excentricité interdite, perte de temps, perte de cadre, efficacité, rentabilité, usure des corps, une ligne droite sans ponctuation suffit, les mains, le dos, les pieds, le reste est inutile

Le corps comme refuge à l’âme, ne pas trop penser, écrire peut être, sa vie, celle de ses frères de ligne, l’âme comme refuge du corps, ne pas se concentrer sur cette douleur au bas de la colonne, une autre ligne, rêver à la fin de la ligne, celle du dis ou celle de l’usine ne plus savoir, dans 4h, dans 1h, dans 10 min, penser à la femme qui dort déjà, au chien qu’il va falloir sortir en rentrant, au gamin qui a perdu un doigt, se dire moi j’ai toujours les miens

La ligne est toujours la même, qu’elle soit poisson bulots crevettes crabe langouste, ou porc boeuf abats langue coeur, les odeurs qui collent à la peau, le dégoût qui s’accroche à la panse, la cigarette roulée et le café, 30 min, les mains gantées qui se crispent, les pieds gelés qui se mycosent, les regards qui se perdent, définitivement

Reste la poésie, celle des mots qui se murmurent, celle des paroles que les points sur la ligne chantonnent en boucle, sans musique et sans mots ne plus être humains, alors entretenir le lien, la pause clope, le covoiturage, le bonbon Arlequin glissé dans une poche, le coup de paluche pour surmonter la panne, compagnons d’infortune

(Merci Joseph Ponthus, où que vous soyez aujourd’hui, merci de raconter si bien la ligne, celle qui n’a jamais de point final, merci pour elles et eux, ouvrières et ouvriers broyés cassés menottés à cette ligne, merci pour vos mots sur vos maux, merci d’avoir été ce témoin précieux… je ressors de ce récit jeté dans un souffle, sans ponctuation aucune, comme d’un combat perdu d’avance, les marques de la claque encore sur la joue… merci pour la prise de conscience, merci pour le regard qui ne peut être que changé lors qu’on finit la dernière ligne, sans point, de votre roman)

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