Les enfants sont rois…

7h22. 10 novembre. Story Instagram 1. Compte Mélanie Dream. Réveil des enfants. Kimmy râle un peu, refuse de se lever, se cache sous les draps. Sammy est déjà debout dans son pyjama à l’effigie d’un des nombreux sponsors de la chaîne Youtube de la famille, Happy Récré. 1298 like en 5 min.

8h29. 10 novembre. Story Instagram 2. Compte Mélanie Dream. Devant l’école. On voit Kimmy courir dans la cour pour rejoindre ses copines. Sammy lui est seul et semble ne pas vouloir trop s’approcher de ses camarades de classe. La voix de Mélanie « Bonne journée les enfants, amusez vous bien » accompagne un geste d’une main aux ongles roses pailletés. 19674 like en 5 min.

16h47. 10 novembre. Story Instagram 3. Compte Mélanie Dream. Au centre commercial, dans un magasin de chaussures. Les Happy fans doivent choisir les prochaines baskets de Kimmy. A vos votes ! Kimmy rechigne. Sammy s’ennuie. La voix de Mélanie est la seule trace d’enthousiasme dans cette vidéo. 20354 like en 5 min.

17h37. 10 novembre. Story Instagram 4. Compte Mélanie Dream. En bas de leur immeuble d’habitation dont on devine l’adresse. Jardin d’enfants. Mélanie cède à ses enfants qui veulent jouer à cache cache avec leurs amis. « Ne restez pas longtemps hein les enfants ! ». 5270 like en 5 min.

Le nouveau roman de Delphine de Vigan, c’est l’histoire d’une famille, d’une rencontre, et surtout de nos vies qui doivent paraître si parfaites sur Instagram ou sur Youtube. La famille, c’est celle de Mélanie Claux, épouse Diore. Adolescente biberonnée à la téléréalité, son modèle ? Loana, la belle blonde du Loft saison 1 dont on ne sait encore que la suite de vie sera désastreuse. Mélanie, jeune fille au physique banal et à la personnalité commune rêve d’image et d’une vie exceptionnelle derrière l’écran. Sa seule tentative télévisuelle sera un échec. Peu importe : elle fera de sa vie un théâtre dès la naissance de Kimmy, sa fille. Dès lors, rien n’est laissé au hasard : les tenues des enfants, les textes qu’elle leur fait apprendre par coeur, le décor parfait de l’appartement… et les demandes de sponsors affluent ainsi que de nouveaux mots pour une nouvelle vie : unboxing (ouverture de « cadeaux » face caméra), battles (mise en concurrence de deux sponsors en faisant goûter de la junk food aux enfants face caméra), buy everything (10 min pour acheter le plus d’objets commençant par F ou jaunes), fast-food and happy… Ce n’est plus une vie, c’est une mise en scène permanente à base de paillettes, de bisous d’étoiles, de sourires factices d’enfants, et de la voix suraigüe toujours joyeuse et enthousiaste de la mère parfaite… L’objectif ? Avoir le plus de like possible des Happy fans sur Instagram, et des millions de vues sur Youtube.

La rencontre ? C’est celle avec Clara Roussel, procédurière à la BRI, le jour de la disparition de Kimmy et de l’effondrement du rêve de Mélanie. Clara, c’est l’opposée de Mélanie. Petit bout de femme énergique et pragmatique, tout en muscles et en réflexion. Clara n’avait pas la télévision à l’adolescence, elle n’a plus de famille depuis longtemps, et aucun compte sur les réseaux sociaux (en tant que flic, elle a constaté depuis longtemps les dessous sordides de ces boîtes à images). Mélanie l’intrigue. Elle mène l’enquête pour retrouver Kimmy, mais aussi pour comprendre Mélanie, trouver la faille, et gratter le vernis des photographies, découvrir la vraie vie derrière les paillettes et les sourires… et ce qu’elle mettra en lumière, y compris des années plus tard, est loin, bien loin, de la vie rêvée de Kimmy et Sammy.

Delphine de Vigan frappe fort avec ce roman qui explore la dérive de nos vies guidées par l’image, où tout s’expose, tout se monnaye, tout se vend. Nous rêvons de vies parfaites dans une société qui l’est de moins en moins, et au lieu de les construire, ces vies dont nous rêvons, nous les transformons en vitrines factices faites de carton pâte et de papier glacé. Tout n’est qu’illusion. Et, malheureusement, notre bonheur aussi. Le récit est à la fois glaçant et bouleversant, car ils nous décrit comme des êtres enfermés dans une spirale de la recherche de la perfection, au moins celle que nous affichons sur les réseaux sociaux. Où est la réalité ? Que cachons nous derrière ces instantanés figés dans le temps, si ce n’est une solitude de plus en plus prégnante ? Ne cultivons nous pas, par cet intermédiaire, les injonctions qui nous rendent pourtant toutes et tous si malheureux, et n’entretenons nous pas cette course concurrentielle acharnée qu’on nous fait intégrer dès la petite enfance ? Ne sommes nous pas au final les artisans de notre propre effondrement ?… Si ce roman est aussi alarmant et angoissant, c’est qu’il pose la question du monde que nous préparons pour nos enfants, et des vies que nous leur construisons. Comment grandir sereinement quand toute minute de vie est postée sur le net, et décortiquée par des milliers de « fans » ? Comment prendre conscience des valeurs à chérir, quand toute l’enfance n’est qu’un jeu où pleuvent les cadeaux, les sorties au parc d’attraction, les gourmandises, et les vêtements dernière mode ? Comment apprendre à créer des liens, lorsque les interactions avec les autres enfants sont déjà faussées par la jalousie et l’envie, quand ce ne sont pas les moqueries et les insultes ?… Quels adultes seront ces enfants pourris gâtés qui n’ont jamais eu ni d’espace, ni de temps à eux ?… Et Delphine de Vigan, nous met là, face à nos responsabilités d’adultes.

Nous nous perdons derrière les écrans en oubliant d’aimer, de rire, de partager, de sourire, de poser les mots sur nos émotions, de serrer une amie dans ses bras, d’en appeler une autre juste pour le plaisir d’entendre sa voix, de regarder grandir nos enfants, d’entretenir nos amitiés, de cultiver nos amours, de nous balader en forêt, de cueillir les tomates encore chaudes sur leur pied dans le jardin, de se poser sur un banc et d’observer la beauté du monde. Nous oublions simplement d’être nous mêmes, êtres si imparfaits et pourtant si humains. Et pourtant, je suis aujourd’hui encore plus persuadée peut être qu’hier, que notre bonheur est là.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s