Un tesson d’éternité…

La route goudronnée monte et serpente entre les pins. Leur odeur épicée pénètre dans l’habitacle de la voiture qui roule à vive allure. La chaleur est douce, c’est le début de l’été dans ce Village en bord de mer. En haut de la colline, une demeure somptueuse, entourée d’un jardin parfaitement entretenu. Le soleil frappe sur le crépi blanc crème et rentre par les baies vitrées qui s’ouvrent sur la piscine. Y flotte le reflet d’une vie parfaite, calculée, contrôlée. Rien ne dépasse dans le scénario de vie que s’est écrit Anna, pas plus que de brins d’herbe sauvage dans l’allée. La pharmacie dont elle a acheté des parts, le mari qu’elle a choisi et conquis, le fils promis à une grande école, les amis sélectionnés dans la haute société locale. Tout est lisse, tout est beau… tout est factice.

Un éclair zèbre le ciel qui s’est soudain assombrit. Le tonnerre éclate. Les nuages se brisent pour libérer des trombes d’eau. L’eau dévale, engloutit tout, nettoie le vernis des années qu’Anna s’est donné tant de peine à entretenir, fait ressurgir par vagues un passé honteux qu’elle a essayé de cacher. Un faux pas de son fils et toute sa vie se lézarde. Une erreur, une seule, et toutes les siennes remontent à la surface, et cette enfance gâchée et maudite qu’elle a tant essayé d’oublier… Les couches s’écaillent, une à une, et disparaissent la réputation, l’assise sociale, celles et ceux qui se disaient des amis, les soutiens autrefois sans faille qui défaillent… tout cela laisse place libre à l’angoisse, à la peur, au silence de ce couple qui paraissait si fusionnel, à la colère, à la honte… Nos mensonges ne nous rattrapent-ils pas toujours ?…

Il est brillant et puissant ce nouveau roman de Valérie Tong Cuong. Il frappe comme un uppercut en pleine poitrine. Le souffle est retenu par les mots, et par cette plume qui sait si bien décortiquer les êtres humains à la fois dans tout ce qu’ils ont de lumineux et de sombre. Même si le personnage d’Anna agace parfois, l’autrice sait nous lier à elle, et nous maintenir dans le même degré de tension extrême que son personnage principal. La fin est inattendue mais dans un certain sens, l’aboutissement logique d’une montée en puissance de la colère et de la violence passée. Ce roman parle de nous, et de ce que nous laissons voir aux autres, de ce masque que l’on s’échine à construire pour être apprécié, être aimé, se faire une place dans la société ; et de ces injonctions permanentes qui finissent par nous faire oublier qui nous sommes réellement. Il est question de l’enfance, et de la difficulté de grandir dans un milieu peu favorisé, de la violence des autres et du fait de n’avoir d’autre choix que la soumission… Grandir est alors un échappatoire, à sa condition de femme, à sa condition de pauvre, et grandir ne peut se faire que si on peut rêver à une autre vie… Reste que le masque et les décors si factices résistent difficilement au temps et aux vicissitudes de la vie… et que lorsqu’elle nous fait trébucher, parfois, la seule parade est alors de laisser libre court à une violence bien trop longtemps contenue…

PS : Les « vraies » pharmacies ne disposent pas d’un rayon maquillage (en tout cas pas quand elles sont tenues par un pharmacien ou une pharmacienne qui se respecte)… et certaines règles de déontologie et de secret médical, nous empêche d’utiliser nos connaissances et notre compréhension des maladies des patients pour favoriser des manigances en vue d’une ascension personnelle 🙂 (et cela m’a fait détesté Anna pour un certain nombre de choses au début du roman :-))

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