La Familia Grande…

« Ces gens-là », « ce monde là »… ce microcosme de gauche post-soixante-huitard qui se réclame d’une liberté absolue, en particulier sexuelle, parce qu’elle excuse tout, à ces « gens-là » qui se permettent tout, et se croient au-dessus des autres, au-dessus des lois… Être libre, être généreux, être accueillant, faire de sa famille recomposée une famille largement élargie, faite de tous ces amis qu’on invite, qu’on embrasse, qu’on prend dans ses bras, avec lesquels on couche même parfois, parce qu’on est libre, cette vie où la pudeur n’a pas de place et où on pousse ses propres enfants dans les bras d’hommes et de femmes plus âgés pour les « déniaiser »… la vie sans règles et sans contraintes, sans limites même… cette liberté qu’on clame à corps nus, n’est-elle qu’une manière de se cacher, de cacher qui on est vraiment ?…

C’est le tableau d’une époque, d’une classe sociale, d’un clan que dresse Camille Kouchner dans son livre « La Familia Grande », sans voyeurisme et sans fausse pudeur. Le récit d’une enfance libre, trop libre, ou trop libérée, où il faut se construire avec un père héros mais absent, que ses enfants encombrent, et une mère qu’on admire et qu’on vénère, cette mère si brillante et si cultivée, sorte d’icône, d’une exigence et d’une intransigeance telles qu’on sait qu’on ne sera jamais à la hauteur. Les enfants comme une convention sociale, parce que finalement dans cette famille qui se veut modèle, on s’en occupe peu. L’autonomie et l’indépendance, grands étendards de ces parents, au même titre que la liberté sexuelle. Le poids des grands parents, le grand père Georges, renié par ses fils, collabo et maurassien, la grand mère Paula, îdolatrée par ses filles, pour son indépendance et sa liberté, à une époque où cela ne se faisait guère. La liberté, et le sexe, encore. Et l’arrivée de ce beau père, beau parleur, charismatique, chaleureux et généreux, à l’opposé du père, ce père idéal qu’on attendait, qui soutient, qui console, qui cajole, qui comprend… et des enfants qui trouvent enfin l’amour qu’ils attendaient… alors, quoiqu’il se passe, peut être qu’on fera tout pour le garder cet amour… si le silence a ce prix là, soit…

Ce livre c’est aussi le récit d’une culpabilité qui ronge, qui assaille, qui grandit pendant plus de 30 ans. Camille Kouchner la décrit très bien, cet hydre à plusieurs têtes qui n’est jamais très loin, qui étouffe, et qui menace, sourde et sournoise. Parce que c’est cela aussi la promesse faite à un frère, la loyauté de la jumelle qui sait pourtant que ce n’est pas normal, la peur que les mots prononcés achève une mère déjà bien fragile, la peur de perdre ce beau père qui est le seul repère dans cette famille si peu conventionnelle. La douleur du silence, la douleur des mots si longtemps attendus qui ne viennent le jour où l’indicible est révélé… même l’espoir d’une repentance, d’excuses, d’une exclusion de l’incestueux du clan, sera déçu. Et c’est là où réside pour moi le côté le plus bouleversant du livre. Cette mère qui refuse de voir, cette mère qui estime que sa fille est responsable puisqu’elle n’a pas parlé avant, cette mère qui estime que son fils est responsable, que c’était une histoire d’amour, qu’il n’y a eu que des fellations et pas de sodomie alors « c’est pas si grave », cette mère qui continue de vivre avec ce mari incestueux et qui fera tout pour que l’omerta continue de régner dans cette « Familia Grande ». D’ailleurs, il avait plus de 15 ans au moment des faits, donc c’est qu’il était consentant, parce qu’il aurait pu dire non… La souffrance est dans le silence d’avant, mais surtout dans le silence d’après les mots. La victime est coupable. Celle qui n’a pas parlé est coupable. Tous les autres sont innocents, se réclamant d’une époque, se réclamant encore d’une liberté sexuelle qui excuse tout.

Le récit est glaçant par moment, des situations et des propos heurtent ou dérangent. Mais ce n’est clairement pas l’objectif de Camille Kouchner, qui ne sombre ni dans le sensationnel ni dans le glauque. C’est bien plutôt raconter la vie d’un clan, qui a la fois libère et étouffe, et l’engrenage qui mène à l’acceptation et au silence. La lutte intérieure d’enfants prisonniers d’une famille où rien n’est grave, et où tout est normal, puisque c’est cela, la liberté.

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