Trois…

Il est des romans qui nous remplissent tellement à la lecture, qu’on sait par avance qu’on se sentira terriblement vide en tournant la dernière page. S’empare alors de nous une espèce de sentiment paradoxal : l’envie irrépressible de tourner les pages, pour remplir un peu plus son coeur d’humanité et de tendresse mélancolique (quitte à ce que toutes les choses que les mots remuent fassent un peu mal) ; et la volonté inconsciente de ne pas parcourir les lignes à un rythme trop effréné de peur de se retrouver seule face à soi même une fois la couverture définitivement refermée… Trois est de ces romans là. De ces romans qui nous habitent, qui nous bousculent, qui nous réchauffent, qui nous bouleversent, qui nous raccrochent à notre part d’humanité. Et Trois c’est comme un voile qu’on soulèverait sur l’enfance, avec pudeur au départ, puis avec la farouche envie de se souvenir…

Trois c’est l’histoire de trois amis d’enfance : Nina, Adrien et Etienne. Trois amis qui se rencontrent le jour de la rentrée scolaire de CM2, le 3 septembre 1986. Leurs mains se lient, comme un évidence, comme s’ils s’étaient reconnus, comme s’ils s’attendaient depuis toujours. Des amis « à la vie, à la mort ». Trois enfants dans un bled paumé en Bourgogne, et qui ne rêvent que d’être des adultes et de foutre le camp de ce trou paumé. Trois paumés que personne d’autre n’approche, peut être parce qu’eux trois se suffisent et qu’ils renvoient le message inconscient « tenez vous à distance, nous n’avons pas besoin de vous ». Trois doigts de la main (les deux autres ne serviraient à rien) qui se serrent les coudes en toute circonstance et passent tout leur temps libre ensemble. Ce temps libre de la fin des années 80 qui ressemblait à cela : parcourir l’annuaire téléphonique et appeler au hasard, regarder Magnum ou Fame à la télévision, jouer à la bataille navale, lire et tourner ensemble les pages d’une BD, écouter leurs groupes préférés sur le radiocassette pendant des heures et se rêver eux même stars du rock, parcourir les rues du village en skate ou passer ses après midi à la piscine municipale… Ils étaient 3 ou rien. Nina, le coeur des trois, la lumineuse, la créative, l’artiste, le lien entre les deux garçons, la fragile avec ses crises d’asthme qui rythmaient aussi leur vie. Nina la fille d’une mère disparue et d’un père inconnu, élevée par un grand père qui essaie désespérément de rattraper les erreurs du passé. Etienne, les membres, les muscles, le corps des 3, celui qui se veut déjà leader mais qui dépend tellement des deux autres, le mal aimé qui essaie de cacher ses blessures derrière sa nonchalance et son sourire déjà ravageur, la grande gueule qui n’a pourtant pas les mots et à qui on a appris très tôt que les garçons ça ne pleure pas. Etienne, fils de bonne famille, l’enfant du milieu d’une fratrie de 3, le raté que son père daigne à peine regarder, et que sa mère surprotège. Adrien, la tête des 3, le taiseux, le silencieux, celui qui ne donne jamais son avis de peur de prendre trop de place, le pourtant toujours présent pour les deux autres, intelligent et mystérieux, lui qui voulait disparaître a enfin trouvé une raison de vivre auprès des deux autres. Adrien, fils d’une mère baba cool et d’un père absent, qui vit loin et ne passe que pour signer un chèque de temps en temps. Enfants aux familles bancales qui se sont trouvés un jour de septembre 1986… et qui se perdront un jour d’août 1994. Un drame. Et leurs chemins se sépareront, jusqu’à volontairement taire ou oublier l’existence des deux autres. Où est-il passé ce serment « à la vie à la mort » ?…

Il est beau et bouleversant ce roman de Valérie Perrin. Comme dans ses deux précédents romans, ce qui bouscule dans la plume délicate et tendre de l’autrice, c’est sa capacité hors du commun, à lire l’humain et à le retranscrire dans ses romans. Lire un roman de Valérie Perrin c’est se risquer à prendre une claque d’humanité, et quelque part, d’humilité. C’est se rappeler que nous sommes des êtres complexes, parfois compliqués, constitués par nos erreurs, nos blessures, nos souvenirs… et que nous ne sommes rien sans les autres. Comme si nous naissions incomplets, et que notre seule mission était de révéler ces liens existants dès notre naissance, ces liens à d’autres, ces autres avec lesquels nous parcourons un bout de chemin, plus ou moins long, ces autres qui nous complètent, nous construisent, nous aident à grandir. Je ne sais si c’est parce que j’ai presque le même âge que les 3 personnages principaux du roman, que j’ai connu l’enfance des années 80 et l’adolescence des années 90, mais ce roman m’a touchée bien plus encore que les deux précédents. Valérie Perrin, j’aurais envie de vous dire : bravo, touchée en plein cœur, et quasi certaine de ne pas être ressortie indemne de cette lecture. Ma bande à moi, en CM2, je lui tenais la main depuis le CP. École primaire Pierre et Marie Curie. Elles s’appelaient : Géraldine, Alice, Audrey, les jumelles Christelle et Emmanuelle… au collège Grandville, nos chemins se sont perdus en partie, et d’autres ont pris la place, c’est devenue LA bande qui demeurera longtemps : Géraldine (toujours, nous ne sommes quittées qu’en 2ème année de fac), Axelle, Olivier, Emeline, François, Thierry, Céline, Laurène… les après midi à zoner entre nos quartiers, à chanter à tue tête les Cranberries (spécial clin d’œil à Axelle), U2 ou MC Solaar, les soirées pyjama entre filles à se raconter nos premiers amours et à parler timidement de l’arrivée de nos règles, les premières boums rythmées par les Rita Mitsouko, Nirvana ou Indochine et les slows de Bryan Adams où on rêvait du grand amour, les premières cigarettes et les premiers baisers, Hawaï Police d’État ou Côte Ouest à la télévision les mardi après midi où on finissait les cours à 14h30, les chansons qu’on écoutait à la radio, sur NRJ ou Skyrock et qu’on essayait désespérément d’enregistrer sur nos radiocassettes en appuyant rapidement sur REC, les matchs de basket lors des tournois UNSS, les défaites où on pleurait dans les vestiaires, les victoires que l’on fêtait bruyamment et où on étaient fières de voir nos têtes dans le journal local quelques jours après, les voyages scolaires pas très loin ou celui en Angleterre, nos premiers pas tous ensemble loin de nos parents…

Merci, Valérie Perrin, de nous rappeler que nos amis sont précieux, et sont ce qui nous constitue. Je referme votre roman avec plein de souvenirs merveilleux en tête, un peu de nostalgie et de mélancolie peut être, mais surtout en étant encore plus consciente de la chance que j’ai, aujourd’hui, d’être si bien entourée. La vie est belle. Surtout quand on sait repérer tous les petits bonheurs qui la composent. Je referme votre roman, et je file dire à ceux que j’aime, que je les aime, en les serrant fort contre moi.

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