Indésirable…

Un petit village qui se meurt. Saint Airy. La maison du Disparu. Ruine à valeur historique à reconstruire. Un.e étrangère.e. Sam Zabriski. Iel débarque, bouscule, hérisse, questionne, intrigue. Un microcosme explose… l’entre soi, les magouilles, les mensonges, les suspicions, les jalousies… tout ce qui bruissait dans l’ombre refait surface… et l’origine du bouleversement n’est pas forcément celle que l’on croit…

Le village… Simple décor ou personnage à part entière ?… Il apparaît comme un miroir : « Miroir, mon beau miroir, qui sommes nous maintenant que nos reflets se heurtent à celui de l’étrange étrange.re ? »… Les bâtisses historiques ont été abandonnées, comme toutes ces vérités qu’on a jugée pas bonnes à dire. Les pierres tombent une à une, comme le vernis des habitants de ce village, dévoilant, petit à petit, les mensonges et les non dits. Et puis ces couloirs, ces tunnels sombres qui parcourent les dessous du village, cachés, inexplorés, comme ces altérités dont on préfère ne regarder que la surface, peut être parce que les profondeurs de l’autre n’en diraient peut être que trop sur notre propre noirceur. Le village, centre de l’intrigue. Le village, révélateur d'(in)humanités.

L’étrange étranger.e… Et cette question inaugurale essentielle : qui est Sam Zabriski ? Homme ? Femme ? Hermaphrodite peut être… là où la différence effraie, surprend, dérange, on sort bien vite le sobriquet : ce sera l’Escargot. On éloigne l’humain, iel est différent, iel ne peut donc pas être comme nous. Iel sera lae bizarre, l’animal, le monstre. Et que vient-iel faire là ? Dans notre village, sur nos terres, prendre une place que nous ne lui avons pas accordée. On rigole, on se gausse, on se moque au Crystal, le bar du coin. On se rassure comme on peut avec un entre-soi dont on ne devine pas encore que les fondations sont déjà pourries, depuis longtemps, bien avant l’arrivée de Sam… Et la question inaugurale disparaîtra au profit d’autres : qui tire les ficelles qui maintenaient ce village dans un équilibre fragile ? Qui manipule qui ? Comment distinguer la vérité au milieu de mensonges installés depuis si longtemps ? Et le danger, est-ce l’étranger.e ? Ou celui qu’on croit être l’ami de toujours ?… Qui sont les monstres ?… Et lorsque la Coquille de l’Escargot prendra feu, ce ne sera pas la seule chose qui sera ravagé par les flammes…

Et sans s’en apercevoir, grâce à la force de la plume d’Erwan Larher, le lecteur se fait voyeur. Comme s’il était placé juste au dessus de ce microcosme, regardant s’agiter ces pantins dont la peinture se craquelle, se faisant alternativement simple observateur ou juge. Les personnages sont prisonniers du village et ne s’en rendent même pas compte. Le lecteur, lui, devient vite addict. Comme un téléspectateur d’une émission de télé-réalité, il scrute les échanges, analyse les personnalités qui se révèlent, prend parti, et a soif de l’épisode suivant, avant même que celui en cours ne soit terminé. Un peu comme les habitants de Saint Airy assistent, supporters ou détracteurs, aux premiers pas télévisuels de l’agriculteur du village, Victor, veuf éploré, qui rêve de trouver « l’amour dans le pré ». Sa chute sera celle de tout un village. Et personne n’en sortira indemne… pas même Sam qui se révèlera peut être ne pas être celle/celui que l’on croit…

Dire que j’ai adoré ce roman, serait peu. Satire sociale, critique de notre société basée sur les apparences, diatribe sur ces hommes et ces femmes qui n’ont de cesse de mettre des étiquettes sur les choses et surtout sur les autres. Tu ne rentres pas dans la case qu’on t’attribue ? On t’y fera rentrer, de gré ou de force. La différence n’est pas tolérable, donc pas tolérée. On guette, on épie, on juge, on pénètre l’autre et son intimité avec violence, sans en avoir conscience ou au contraire avec une certaine dose de sadisme parfaitement assumée, empêtré dans notre propre sentiment de supériorité. Erwan Larher, au détour des pages, questionne tour à tour, le genre, la place des femmes dans nos sociétés profondément patriarcales, les violences faites aux femmes, cette volonté permanente de tout savoir sur les autres et l’impossibilité presque maladive à respecter l’intimité, le voyeurisme télévisuel et celui des réseaux sociaux, la difficulté à être soi même quelle que soit notre différence, la difficulté à aimer les autres… la difficulté à s’accepter et à s’aimer soi-même… Vivre. Vivre avec les autres. Vivre malgré les autres. Cette phrase de Sartre dans Huis Clos « l’enfer, c’est les autres » (dans le sens impossibilité à pouvoir s’extraire du jugement des autres) sous-tend tout le récit… Mais finalement peut-être que la question que le lecteur devrait se poser est celle-ci : qui suis-je moi, quand je suis cet autre ?…

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