Toutes les histoires d’amour du monde…

Le livre en main, confortablement assis sur son canapé ou lové dans un fauteuil, les jambes en chien de fusil, un thé fumant sur la table basse… et soudain, on se retrouve projeté dans une maison ancienne, au fond d’un grenier… entre nos mains, des carnets…
Des carnets, du papier jauni, une écriture difficile à déchiffrer, trouvés au fond d’une malle, recouverts de poussière… Cette malle, au fond de ce grenier, c’est celle de Moïse, le grand père… Et ces carnets ce sont les siens… Toute une vie dans des lettres… Une centaine de lettres, peut-être plus, toutes écrites à la même date, le 3 avril, toutes écrites à la même personne, Anne Lise Schmidt, toutes écrites par la même main, inlassablement, comme pour ne rien perdre de cette vie passée, de cette vie cachée, de ce qui a été la plus belle histoire d’amour du monde…
Ces lettres dans ces carnets dans cette malle dans le fond de ce grenier poussiéreux… enfouies… comme le cœur de Moïse dans sa carapace d’homme froid et distant, celui qu’il a été pour sa famille… ces lettres, cachées… comme cet amour dont il n’a jamais pu parler, à personne, si ce n’est à Anne Lise elle-même dans ces lettres… ces lettres comme autant de mensonges d’une vie… qui était réellement Moïse ? qui est cette Anne Lise Schmidt ? à quoi correspond cette date du 3 avril ?…
On ouvre le livre de Baptiste Beaulieu comme Denis, puis Jean, ont découvert les lettres… et dès les premières pages, si on ferme les yeux, on a l’impression de tourner les pages de ces vieux carnets, comme si l’on avait soi-même les lettres entre les mains… le toucher du vieux papier froissé, l’odeur un peu particulière du souvenir, les mots que l’on déchiffre pour mieux se les approprier… une plongée dans la vie de Jean et celle de Moïse, comme un écho de son propre passé… La recherche des descendants, comme un questionnement sur sa propre histoire, sur ses propres ascendants et leurs éventuelles zones d’ombre… qui suis-je moi ? si ce n’est la somme de tout ce qui s’est passé avant ?… et si je ne sais pas tout, si les choses ont été cachées, suis-je entière ou me manque-t-il une partie de moi ?… Pourquoi remuer ce passé, alors que le présent nous enserre déjà tellement, nous étouffe, est comme une claque ? pourquoi se reprendre une autre claque, celle du passé ?… Se regarder dans le miroir des pages de ce livre, et se poser cette question : mon passé n’est-il que le reflet de ce que je suis aujourd’hui ?… Et le roman est ce reflet, les passages « aujourd’hui » répondent aux lettres d’hier… comme si les vies d’aujourd’hui était un écho des vies d’hier… Et si, après tout, regarder pour une fois en arrière, c’était retisser un lien, celui qu’on ne savait pas perdu, celui qu’on a préféré oublier, celui que ce grand père a été incapable de construire, ou celui de ce père et de ce fils qui a été brisé par une révélation… On tourne les pages, et on a l’impression d’être au-dessus de l’épaule de Moïse, qui écrit ses lettres, à la lueur faible d’une lampe de bureau, pour ne réveiller ni sa femme ni son fils qui dorment à côté… pour ne rien révéler… On tourne les pages, et l’on veut comprendre, le silence et les mensonges du grand père, la douleur du fils, le pourquoi de ce lien brisé entre le fils et le petit fils, le pourquoi de cette rechercher éperdue des descendants…
Il y a dans ces carnets, il y a dans ce livre, toute l’inhumanité et l’humanité d’hier, toute l’humanité et l’inhumanité d’aujourd’hui… on tourne les pages et tout est lien… tout se recoupe, les histoires d’hier et celles d’aujourd’hui, tout se répète, les joies et les peines, les bonheurs et les échecs, les erreurs, celles que l’on assume et celles que l’on regrette… Il y a les choix que l’on fait, ceux que nous impose la vie, et ceux que provoquent notre cœur… Il y a la tristesse des pertes, la douleur des trahisons, l’impatience des amours, la folie des hommes, les regards qui se perdent, et les mains qui se retrouvent, les cœurs qui se touchent et les non-dits qui les séparent, les promesses à jamais tenues qui obligent au silence… la complicité, celle des doigts qui se frôlent, celle des regards qui volent aux lèvres les mots, celle qui derrière le brouillard de l’autre côté d’un grillage, même loin, même à distance, nous fait reconnaître l’être aimé…
Il y a dans ces carnets, et dans les passages « aujourd’hui », tous les mots… ceux que l’on ne dit pas, ceux que l’on regrette, ceux qui nous font grandir trop vite, ceux que l’on redoute, ceux qui nous donnent la force de rester debout au cœur des combats, ceux qui nous font traverser des champs de ruine la peur au ventre mais l’amour au coeur… Il y a surtout ce silence et cette absence de mots qui font mal… Et cette douleur est d’autant plus grande qu’on se dit que soi-même, on n’a pas su faire raconter, à nos parents, à nos grands-parents, ce qu’avait été leur vie… et qu’ils ne sont plus là, et qu’on s’est gâché à ne pas parler de nos vies, de nos peurs, de nos amours… les souvenirs sont douloureux, surtout pour la génération de Moïse, celle qui a vécu deux guerres… alors le mutisme l’emporte sur la volonté de transmettre et l’on se perd… On lit ces carnets et l’on pense à cela, à tout ce qu’on a perdu… ces histoires, cette humanité, cette part de nous-même… et on voit défiler ses propres briques, celles avec lesquelles sans le savoir nous nous sommes construits… Hermance, Nicolas, Clémence, Appoline, Henri, Florimond, Léonie, Justin, Amélie, Marceau, Jean-Baptiste, Charles, Eugénie, Edmond, Edouard, Jeanne, Marie,… ce sont mes briques à moi, et je me suis promis de les retrouver, même si ce n’est que pour retracer leur histoire et la mienne sur le papier… On tourne les pages et on recrée un lien avec tout un arbre généalogique… Celui de Jean, et un peu le nôtre aussi…
Il y a dans ces carnets, et dans les passages « aujourd’hui », réellement toutes les histoires d’amour du monde… les amours et le manque d’amour… comme les mots que l’on tait, il y a cet amour qu’on ne sait transmettre… pour mille et une raisons, nous aimons, nous nous battons pour cet amour, nous le serrons fort dans nos cœurs de peur qu’il s’échappe, nous en donnons sans compter à l’être aimé, à nos familles, aux autres tout simplement… et cet amour de l’autre qui nous fait poser cet enfant sur une balançoire… pour restaurer l’humanité au cœur du vide… Pour mille et une raisons, nous taisons cet amour, nous l’enfermons dans une petite bible, dans une boîte en fer, dans des carnets… nous le taisons pour une incompréhension ou une brouille… nous le cachons derrière la colère et le rejet parce qu’il fait trop mal, même si nous aimons quand même… nous sommes incapables de le donner, de l’offrir, par peur, par tabou, par douleur d’un passé bien trop présent… l’amour, les amours, le manque d’amour… ce qui nous construit, ce qui nous détruit, ce qui fait de nous ce que nous sommes…

Ce livre est un miroir, un miroir dans lequel chacun peut voir son propre reflet… dans lequel chacun peut puiser un questionnement et trouver des réponses sur soi-même…
Ce roman, c’est l’Humanité toute entière…642D621A-3561-45E9-B75A-3B5436DF5820.jpeg

2 réflexions au sujet de “Toutes les histoires d’amour du monde…”

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